Aussitôt que Béa a commencé à délirer sur les Ouzbeks, j’ai su que ce serait une longue journée. Il m’avait suffi de voir ses yeux rouges et vitreux pour capter qu’elle avait encore fumé trop de weed au réveil. Ça faisait flamber ses névroses. Béa alternait les obsessions improbables comme un milliardaire Saoudien s’offrait des bagnoles de luxe : une nouvelle par semaine. En ce moment, son délire c’était l’Ouzbékistan. Depuis qu’on avait rencontré Piotr, un clando qui errait de-ci de-là et qui baragouinait des insanités à propos de l’Asie centrale. Piotr accompagnait un chien (un bâtard hirsute mais sympathique, du genre à tirer la langue sans raison et à japper joyeusement), tapait la manche, fuyait les flics et sniffait de la colle. Béa s’était prise d’une affection pour lui qui confinait à la stupidité. Je n’ai rien contre les Ouzbèkes. Mais à mon avis, Piotr n’aurait pas hésité à la tabasser et à la dépouiller du peu qu’elle possédait si Béa n’avait pas toujours été accompagnée par l’un d’entre nous. L’empathie, c’est bien, je ne dis pas le contraire. Sauver sa peau, c’est encore mieux. Se balader dans la jungle urbaine comme le faisait Béa, avec son sourire naïf et son beau petit cul, ça frôlait l’inconscience.
Tout en marmonnant des sons pour faire croire à Béa que je l’écoutais, je sortis mon marqueur de ma veste et plaquai un gros FUBAR noir sur le côté de mon siège. Le geste était machinal, ma mémoire musculaire travaillait toute seule. Je pouvais poser le blaze de notre crew sans même m’en rendre compte.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, les GI américains inventèrent un acronyme pour résumer le tableau lamentable qui s’offrait à eux en Europe et en Asie : Fucked Up Beyond All Recognition. Qu’on traduirait par un truc du genre : tout est foutu au-delà de l’entendement. Pour moi et mes chums, FUBAR prenait encore plus de sens à notre époque. D’une manière moins spectaculaire — encore que -, mais toute aussi violente. Cette violence ne s’exprimait pas de la même manière, voilà tout. En outre, chacune des initiales était celle de l’un d’entre nous : Frankreich, UllriK, Béa, Anti-G, Rahna.
On s’était agglutinés au fil de rencontres plus ou moins bizarres, et depuis on se baladait avec nos marqueurs, nos bombes et nos pochoirs, et on vandalisait l’espace public avec la joie démente des condamnés.
FUBAR sur les trains, les bus, les murs, les toits, les poubelles, partout. Notre mégalopole ne portait pas de nom : c’était Paris, Toulouse, Grenoble, Rennes, Munich, Berlin, Prague, New York, Montréal condensés en un bocal de cornichons qui auraient mal tourné. Trop de vinaigre dans le vin, trop d’amertume sur les sentiers de bitume, trop d’électronique dans les systèmes. La folie rongeait nos terrains de jeu, ces toiles de béton et d’acier vendues aux publicitaires et génies maléfiques du marketing sans limites : des verticales, des horizontales, des perspectives qui n’en offraient aucune. La Ville. On se tatouait la peau pour y afficher des messages et des slogans, des symboles et des croyances héraldiques. On tatouait les murs pour les mêmes raisons. On graffait les bancs. Les voitures. Les portes d’entrée et de sortie. Les livres dans les librairies, les boîtes de conserve dans les épiceries. Les ascenseurs. Les cabas des vieilles qui faisaient le marché. Les cartons des clodos qui tapaient la manche. Merde, un jour, UllriK a même tagué Anti-G qui dormait de son sommeil d’ivrogne, allongé sous le soleil d’un parc jonché de crottes de chiens. On a même tagué les crottes de chien.
Quelques passagers du bus se sont retournées et ont froncé le nez quand j’ai ôté le capuchon du marqueur. Ça sent fort, cette peinture ! C’est parce qu’elle tient bien. Elle est conçue pour résister aux solvants utilisés habituellement par les équipes de nettoyage de la ville. C’est pas donné, mais hein, faut savoir ce qu’on veut, dans la vie ! On m’avait toujours dit que je n’avais pas d’ambition. Pourtant, c’était faux. C’est simplement que mes ambitions ne ressemblaient pas à celles d’un humain normalement constitué : argent, pouvoir, égo satisfait, dopamine boostée à grands renforts de likes et d’abonnés sur IG, FB, YT, TK, X, grosse bagnole, grosse maison. Mon ambition était que FUBAR soit affiché partout, tout le temps visible, où que le quidam pointe le regard. Que les yeux des badauds s’écorchent sur nos lettres en même temps que sur les arêtes des tours. Je m’en foutais pas mal d’être connu. Mon égo se dissolvait dans celui de mes comparses. Être connu, c’est souvent la première étape pour devenir un connard, pas vrai.
J’ai demandé à Rahna si ça faisait de moi un pédé si je trouvais certains garçons très beaux. L’autre jour, je fumais un joint et je marchais le long d’un canal où des joggeurs vont et viennent. Et il y avait ce type avec des muscles bien dessinés mais pas difformes, avec quelques tatouages bien placés, et son visage était harmonieux et je me suis surpris à le regarder un peu comme j’aurais maté une jolie fille. Rahna m’a demandé si ça poserait un problème si j’étais gay, ou bi. J’ai répondu non, mais je voulais son avis quand même. Elle m’a dit que j’avais le droit de trouver quelqu’un beau sans forcément vouloir le baiser. Que si j’allais dans une galerie d’art, mettons, et que si je trouvais un tableau superbe, j’allais pas l’acheter ou le voler ou chercher à m’en emparer de gré ou de force. Que je pouvais trouver quelque chose ou quelqu’un beau et juste l’admirer et le laisser tranquille, et puis passer mon chemin en gardant le souvenir de cette image. Que vouloir à tout prix posséder ce qu’on trouve beau, c’était un archétype de domination issu de la pensée impérialiste, colonialiste et patriarcale et que c’était de la merde en boîte. Que c’était les milliardaires à la con qui pensaient de la sorte. Elle a dit qu’on valait mieux que ça et elle m’a embrassé sur la joue. Elle m’a dit pour terminer que pédé ou pas, elle me trouverait toujours super et que je devais moi aussi m’aimer pour ce que j’étais et aussi pour ce que j’étais pas. Je l’aime Rahna, j’aime tous mes potes, parce qu’ils ont tous un truc décalé et bizarre et quand on est au moins deux à être bizarres, on devient presque normal. Béa est naïve et Rahna est optimiste et ce n’est pas la même chose, même si ces deux traits se recoupent sur la bienveillance. Je ne sais pas si l’humanité vaut mieux que ça, comme le pense Rahna. J’aimerais en être convaincu, mais je ne le suis pas. J’imagine que c’est pour ça que je graffe.
FUBAR, frère.
(Extrait d’un truc qui deviendra peut-être un machin)

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