L’impact du marketing digital sur la créativité littéraire et le processus d’écriture

Aujourd’hui, j’ai été témoin de la naissance d’une polémique sur les réseaux sociaux. Les polémiques sont le carburant qui fait tourner les réseaux, chacune efface l’autre, en général après 72 heures. Celle d’aujourd’hui concernait le post d’une maison d’édition sur le réseau Threads. (si vous ne connaissez pas, c’est tendance et on pourrait le comparer à une sorte de Twitter version Meta. Bref, j’y ai un compte, ici : https://www.threads.net/@emmanuel_delporte_auteur)

Je vous explique : cette maison d’édition – dont je ne citerai pas le nom – a posté un message dans lequel elle demandait s’ils prendraient la peine de lire le manuscrit qu’une autrice leur avait envoyé. La raison ? L’autrice en question n’était pas abonnée à leur maison d’édition sur Instagram.

S’en est suivie une déferlante comme on en trouve que sur les RS, dans les caraïbes au temps des ouragans ou dans l’archipel du Japon à la saison des typhons. En gros, ils se sont mangé une volée de bois vert et ont restreint les commentaires.

Je vous parle de cet épisode tragi-comique non pas pour jeter de l’huile sur le feu, et pas du tout pour répondre au fond, mais pour poser une question simple : Est-ce que vraiment, on a encore besoin d’auteurices aujourd’hui ? Par ce terme, j’entends des créateurs et créatrices, des gens qui ont une histoire à raconter, ou un besoin irrépressible de s’exprimer à travers un art, avec leur sensibilité et leur vision unique. Si je pose cette question, c’est parce que je constate que nous vivons une époque de surproduction d’œuvres sans doute inédite dans l’histoire de l’humanité, mais que tout le monde semble aller dans le même sens, qui n’est pas celui d’un élèvement spirituel ou culturel, mais plutôt celui du porte-monnaie ou de la reconnaissance numérique (ou des deux). Le post de cette maison d’édition est révélateur a plus d’un titre en ce qui concerne une certaine mentalité qui émerge dans le milieu éditorial actuel, et qui répond de manière directe à ma question précédente. Le fait que le rédacteur de ce post ne soit pas demandé s’il aurait un impact négatif en dit encore plus long que le post en lui-même. Parce que cela signifie que le paradigme du succès public et commercial est tellement ancré dans l’imaginaire de cet éditeur qu’il n’était même plus en mesure de le critiquer. Ce qui me fait dire qu’une ligne a été franchie.

Si vous croyez qu’il s’agit d’un cas isolé, je suis désolé de vous apprendre que ce n’est sans doute pas le cas. Il ne s’agit de mettre tout le monde dans le même panier, ce serait injuste et absurde. Il semble néanmoins que certaines maisons d’édition, lorsqu’elles reçoivent un manuscrit, vont d’abord voir le profil de l’auteurice et vérifier son nombre d’abonnés. Apparemment, certains manuscrits ne seraient pas lus si ce nombre était inférieur à un certain nombre. 1000 ? 10 000 ? On ne sait pas. Personne ne serait assez fou pour l’admettre publiquement. En tout cas, pas de nos jours. Mais cette histoire est-elle un accident isolé ou bien le symptôme d’autre chose, plus grave ?

Écoutez cet extrait du podcast cestplusquedelasf, dans lequel Lloyd Chéry discute avec Denis Bajram et Valérie Mangin

Quelle pourrait être la réponse à cette stratégie pour le moins déroutante ? Pour l’auteurice, il ne s’agirait plus d’écrire une bonne histoire. Ou d’écrire bien. En réalité, l’écriture deviendrait secondaire. Il s’agirait de récolter des followers, puisque cela deviendrait le critère privilégié. Créer sa commu. La faire grandir. Bâtir les fondations de sa fan base et faire prospérer celle-ci à grands renforts de Reels et de jolis posts cohérents au niveau graphique. Bosser sur le SEO, le référencement, les backlinks, en bref, faire du marketing digital. Et là, je ne sais pas vous, mais moi, ça me chiffonne. Parce qu’il est déjà difficile d’écrire un roman. Alors, s’il fallait en plus devenir spécialiste d’un domaine aussi complexe que le marketing digital – qui soit dit en passant, peut vous rapporter beaucoup plus que l’écriture – , je peine à croire que la qualité des œuvres en sortirait grandie. Que dire également du rôle de l’éditeur ? Le marketing ne lui incombe-t-il pas en priorité ? L’auteurice n’est-il pas censé gagner en popularité grâce à son éditeur, ou doit-on craindre une inversion des pôles, et dans ce cas, qu’est-ce que l’auteurice y gagnerait ?

Nouvelle question qui surgit : la qualité du texte est-elle devenue secondaire ? Dans un monde où tout est à vendre, l’objet livre est devenu un produit. L’auteurice en est un VRP. Je sais que certain(e)s ne s’en offusquent pas et disent (ou se le gardent pour eux, mais le pensent fort) que c’est normal, qu’il s’agit de l’ordre des choses.

Je suis un auteur hybride, ce qui signifie que j’ai la chance d’être publié, mais que je suis également autoédité. J’étais très naïf en me lançant sur KDP. Je pensais que les lecteurs et lectrices viendraient y chercher autre chose que ce qu’ils trouvaient dans les rayons des supermarchés, qu’ils récompenseraient l’audace et l’originalité. La réalité, c’est que pour réussir à vendre sur KDP, il faut surtout s’intéresser à ce que veulent les lecteurs et lectrices. Chercher les niches qui vendent, mais qui ne sont pas trop concurrentielles. Puis, écrire vite, pour ne pas se faire piquer la place. Vite créer une couverture attirante. Vite créer la maquette. Pour cela, les IA seront d’une grande aide. En attendant, on trouve pléthore de services et d’applications qui vous rendent ces services, contre rétribution. Mais donner au lectorat ce qu’il attend, c’est de l’industrie, pas de la création. Le rôle de la création est de troubler, semer le doute, questionner, parfois choquer : un rôle qui tend à faire fuir le grand public. C’est sur ce point vital que les maisons d’édition restent indispensables. Si elles ne défendent plus la création, qui le fera ?

Pour paraphraser un célèbre philosophe (ou mon pote Claude quand il a un coup dans l’aile) : je ne sais pas où est-ce qu’on va, mais qu’est-ce qu’on y va vite !

Pour terminer, petit échantillon des innombrables réactions qui ont fait suite au post en question.

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