On voyage non pour changer de lieu, mais pour changer d’idées.
Cette citation de Hippolyte Taine, philosophe Français du 19ème siècle, résume ce qui nous a motivés à changer de vie, il y a cinq ans. Cinq années qui nous ont menés depuis les terres de l’Ille-et-Vilaine jusqu’aux rives du majestueux fleuve Saint-Laurent.

On nous a souvent demandé pourquoi on avait entrepris cette aventure. Pourquoi tout quitter, un nid tranquille dans une banlieue non moins tranquille, la sécurité de l’emploi, les enfants qui grandissaient tranquillement et les apéros du vendredi avec les voisins ? Est-ce qu’on était malheureux ? Est-ce qu’on n’aimait plus les expéditions à Saint-Malo, les huitres de Cancale, les musées de Rennes, les virées à Paris ou dans le sud, est-ce qu’on avait des reproches à faire à la France ? « La France, tu l’aimes ou tu la quitte », comme le veut le slogan d’un parti politique très en vogue ?
Pour être honnêtes, on avait quelques reproches, c’est vrai. Mais tout le monde en a. Non, ce ne sont pas à cause de ces insatisfactions qu’on est partis. Ce qui nous a poussés aussi loin, ce n’est pas un mal-vivre : c’est le goût de l’aventure, le besoin d’élargir nos horizons. Le besoin de nous confronter à l’autre et à nous-mêmes, de prouver à nos enfants que le monde est vaste et divers. On avait 40 ans, on avait construit notre terrier. On aurait pu s’y terrer, en sécurité, mais on a préféré tout reconstruire ailleurs, de l’autre côté d’un océan.
Quand j’annonçais ce projet, on me demandait si j’étais amoureux du Canada, et de Montréal. Quand je répondais : « Non, je ne connais pas ce pays, je n’y ai jamais mis les pieds, je n’ai vu Montréal qu’en photo », mes interlocuteurs restaient incrédules. Je n’oublierai jamais cette collègue toubib qui s’était exclamée : « T’es cinglé ! »

Tout vendre, partir avec deux gamins et son chat sous le bras, pour un pays qu’on ne connaît pas, ça ne semble pas raisonnable, en effet. Mais moi et ma conjointe, on ne voit pas l’existence sous cet angle. On voulait partir. Un appel résonnait en nous, ça ne s’explique pas. On pouvait le faire, on en avait les moyens physiques et matériels. On voulait s’offrir cette expérience parce qu’on savait que si on ne la tentait pas, on le regretterait. On passerait le reste de notre vie à se demander : « Et si on l’avait fait ? Tu te souviens, quand on parlait de partir au Canada ? Comment serait notre vie ? » J’ai de nombreux défauts. Je suis impulsif et j’agis parfois sur des coups de tête. Mais il arrive que ces impulsions se révèlent bénéfiques. J’ai eu une chance incroyable, celle de me compléter avec ma conjointe sur le plan du tempérament. Elle est cartésienne, analytique. Je lui apporte le petit grain de folie nécessaire pour se dépasser, et elle m’amène la réflexion salutaire qui évite de se dépasser trop loin. L’envie était commune, mais c’est elle qui en a fixé les limites : « entendu, on tente le coup, mais uniquement si les conditions sont bonnes. »
Les conditions en question se résumaient à deux emplois stables qui permettraient de vivre comme on le souhaitait : dans une grande ville, mais au sein d’un quartier familial, un petit village dans un grand ensemble. Sans voiture, avec un accès à la culture, et à tout ce qui nous manquait dans notre campagne bretonne. On s’est inscrits au salon Emploi Québec à Paris, sans présumer de ce qui se passerait. À cet instant, rien n’était sûr. En deux heures, notre existence a changé. On s’est vus offrir un emploi chacun (en réalité, plusieurs), car nos profils, la santé et l’informatique, étaient ultra-recherchés. On a signé, acceptant un statut de résident temporaire dont on ne mesurait pas les défis qu’il poserait. C’était parti, pour le pire ou le meilleur. Deux mois plus tard, on annonçait notre décision à nos familles, qui ont encaissé le choc tant bien que mal, et on s’est préparés pour un marathon dont on ne distinguait pas l’arrivée.

Avec le recul, il vaut mieux de ne pas être conscient de tous les défis qui se posent lorsqu’on décide de changer de pays. Parce que ceux-ci pourraient vite devenir décourageants. Une immigration n’est jamais gagnée d’avance, même quand les conditions sont optimales. Le statut de résident temporaire nous octroyait une place de sous-citoyen que l’on n’avait pas mesurée. La découverte d’une nouvelle culture mobilise beaucoup de ressources psychologiques, plus que ce que l’on croit. L’adaptation au climat et à nouvel environnement sont fatigants, sans même parler du travail. La proximité imaginée avec les lointains cousins du Québec est justement cela : imaginaire. Le fait de partager une langue commune se révèle plus souvent un obstacle à l’intégration qu’une facilité. C’est un élément dont j’ai discuté avec d’autres immigrés français et nous sommes d’accord : rien n’est plus faux que d’imaginer le Québec comme un territoire français. La culture canadienne et à fortiori québécoise, l’état d’esprit, la psychologie, sont nord-américaines, pas européennes. Nous sommes latins, ils ne le sont pas. Il faut déconstruire certains apprentissages et accepter de nouvelles règles de fonctionnement. Il faut laisser son ego de côté. En bref, il faut repartir de zéro ou presque. C’est déstabilisant. C’est plus difficile que je ne le croyais. Et le Québec a ses propres particularités, qui ne facilitent pas toujours la vie de l’immigré, quelle que soit son origine.
Six mois après notre arrivée, alors que je venais seulement de valider mes compétences professionnelles, la pandémie a frappé la planète, provoqué la fermeture des frontières et mis les soignants de soins critiques comme moi sur la première ligne d’une guerre étrange. Ce furent les deux années les plus difficiles. Est-ce que j’ai pensé certains jours que nous avions fait une erreur ? Oui. Est-ce que j’ai pleuré ? Oui. Est-ce que j’ai suggéré à ma conjointe de rentrer en France ? Oui. Mais on a tenu, tant bien que mal. J’y ai laissé des plumes, sous la forme du burn out et de la dépression. Mais ce n’est pas le Canada qui m’a fait mal : C’est la pandémie. Et ce ne sont pas les conditions de travail dans les hôpitaux de Montréal qui m’ont mis par terre (ce sont les mêmes qu’en France, à peu de choses près) : c’est le métier en lui-même, que j’exerçais depuis 15 ans et que je ne supportais plus. On est passé à travers la pandémie, recevant notre nouveau statut de résident permanent avec un réel soulagement. Ce nouveau statut améliorait notre situation, nous offrait de nouvelles perspectives, en plus de facilités administratives. La pandémie s’est terminée, et nous avons enfin pu découvrir notre nouvelle vie, dans sa totalité. Il ne nous a pas fallu longtemps pour réaliser à quel point les épreuves nous avaient changés, à quel point notre cellule familiale s’était soudée, et à quel point ces nouvelles idées que nous étions venus chercher, avaient propagées en nous une résilience nouvelle, un état d’esprit plus optimiste, un regard différent. J’ai pris la décision de quitter l’hôpital, et j’ai trouvé des opportunités professionnelles que je n’aurais jamais eues en France avec un diplôme de sciences infirmières. Le projet éducatif dans les écoles correspondait à ce que l’on souhaitait pour nos enfants. Ma conjointe pouvait évoluer et s’épanouir dans son emploi, sans jamais sentir le fait d’être une femme comme un obstacle ou une gêne. Peu à peu, Montréal s’est dévoilée sous un nouveau jour, notre réseau s’est développé. Nous avons exploré quelques parties du Québec, de l’Ontario, nous intéressant à l’histoire trouble de la Fédération canadienne.
Je me souviens d’un jour en particulier, il n’y a pas si longtemps. Je marchais dans les rues de mon quartier et une vague de bonheur m’a submergé, sans que je m’y attende. Un sentiment d’émerveillement et de plénitude, comme seul peuvent le ressentir les hypersensibles. Soudain, je me sentais chez moi. C’était mon quartier. C’était ma ville. Non pas comme un concept de possession, mais comme un sentiment d’appartenance. J’ai su à cet instant que ça y était, je n’étais plus un maudit français égaré dans un autre pays, incertain de sa place. Ma place était là. Celle des miens également.
Je mesure ma chance, celle d’avoir un emploi intéressant et bien payé, où je peux compter sur une équipe soudée dont chacun des membres apporte sa propre culture et sa propre vision du monde. Mes collègues viennent du Brésil, du Sénégal, d’Algérie, de Tunisie, de France, du Québec, du Chili, de Colombie. Autant de pays que l’on trouve en filigrane sous celui du Canada. J’échange par courriel avec des homologues des USA. Nous avons des amis Ukrainiens, de l’ouest et de l’est canadien, j’ai travaillé avec des Haïtiens, des Philippins. Quand on pique-nique au parc, on regarde des Indiens et des Sikhs jouer au cricket. À écouter parler des membres des Premières Nations, à s’intéresser à leur culture, à leur vie, on touche du doigt les questions coloniales autrement que dans les livres d’histoire. À force de côtoyer des personnes qui viennent d’horizons aussi variés, on décentre son propre point de vue. Le monde semble différent. Et c’est cela qui selon moi, fait la richesse du Canada. Ce n’est pas sans poser de nombreux défis. L’assimilation d’un grand nombre d’immigrés se heurte au communautarisme et aux réflexes réactionnaires. Ce pays est jeune, son identité est incertaine. Plusieurs problématiques datant de l’époque des premiers colons ne sont pas réglées. Mais c’est ce bouillonnement, ces mutations constantes, qui constituent sa force, et c’est cela que j’aime ici. Ce que je vois sur ce drapeau canadien, c’est la possibilité d’un autre monde, plus fraternel, plus tolérant. En ayant conscience que cette vision peut ne pas être partagée par d’autres. Que les défis sont nombreux, que rien n’est jamais gagné, ni acquis. en gardant en tête cette philosophie des autochtones, pour qui rien n’est jamais figé, pour qui l’Univers est un ensemble en mouvement perpétuel, dont nous faisons partie au même titre que tous les autres éléments qui le constituent.
Hier, nous sommes devenus citoyens canadiens. C’était une grande journée. Ce ne sont pas les concpets de frontières, de nations, ou d’amour pour un drapeau au sens nationaliste du terme, qui en ont fait une grande journée. C’est la validation de notre projet, la récompense de notre persévérance, la preuve qu’écouter son intuition, se faire confiance et faire confiance aux siens, oser tenter, ce n’est pas être « cinglé ».
Il nous revient à nous, comme à chaque immigré venu chercher ici une nouvelle existence, de faire une réalité de cette vision d’un monde plus fraternel.

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