Le monde de l’édition est en crise. Le plus étonnant, c’est qu’on ne dirait pas. Si on se fie aux données brutes, on peut continuer à s’en secouer la couenne trankilou. Selon les chiffres du SNE (syndicat national de l’édition), le chiffre d’affaires des éditeurs a progressé de 1,2% en 2023. Le volume de production a baissé de 1,9% et les nouveautés ont diminué de 5% (36 819 titres quand même, bonne chance pour exister). Depuis 2018, la production de nouveautés a même baissé de 18%. Tous livres compris (dont BD et mangas), en 2023 en France, le marché de l’édition pesait 4,3 milliards d’euros pour 351 millions de livres neufs imprimés vendus (chiffres GFK). C’est pas si mal, non ? Pourquoi parler de crise, dans ce cas ?
Parce que ces jolis chiffres ne disent pas tout. Ce ne sont pas les revenus qui sont en crise, c’est la logique en arrière de ces revenus, c’est la créativité et la raison d’être de la littérature. J’ai un avis radical sur la question : je ne pense pas que l’art devrait être rentable. Comme la santé ou l’éducation, ce sont des secteurs trop importants pour que l’humanité les abandonne aux mains des commerciaux et des actionnaires. Mais notre monde étant ce qu’on en a fait, on doit en supporter les conséquences. La logique économique a poussé le monde de l’édition vers une stratégie de surproduction qui est en train de tuer les éditeurs indépendants. Regardez ces autres chiffres, qui révèlent une réalité très différente : En 2023, 10 groupes éditoriaux se partageaient 89,8% des parts de marché, pour un chiffre d’affaires cumulé de 6,86 milliards d’euros (Livres hebdo, septembre 2024). Parmi ces groupes, il y en a 4 qui dominent le groupe : Hachette livres, Editis, Média participations et Madrigall : ils représentent 70% du CA total de l’édition. Du jamais-vu ! En résumé, il n’y a jamais eu autant d’argent dans le secteur de l’édition, mais il n’a jamais été aussi mal réparti. Ça ne vous rappelle rien ? Peut-être que 10% des habitants de la planète Terre possèdent 83% de la richesse mondiale (rapport Oxfam). Ce qui est beau avec le modèle capitaliste, c’est qu’il s’applique à tout. Ce modèle a une constante : c’est un système de prédation. Les conglomérats sont obligés de grossir pour continuer à exister. Et pour grossir, ils n’ont pas 36 possibilités : il faut qu’ils mangent. Et qu’est-ce qu’ils mangent, à votre avis ? Vous avez deviné : les éditeurs plus petits. Les indépendants, qui s’en sortent der plus en plus difficilement, à coup de subventions (bien rares) et de campagnes de financement participatives. Les éditeurs du monde de l’imaginaire, secteur de niche aux possibilités commerciales limitées, en savent quelque chose. On ne compte plus les petites structures qui ont mis la clé sous la porte ou qui ont dû vendre leur structure. Actu SF s’en est sorti tant bien que mal en 2023, mais ce sont maintenant Les moutons électriques qui sont en grand danger. Autant dire que ce n’est pas folichon pour la SF française.
Selon le SNE toujours, en 2023, il y avait 10 000 maisons d’édition en France. 1000 d’entre elles avaient une activité régulière, et 400 un CA supérieur à 100 000 euros. Donc, 9600 de ces structures avaient un CA annuel inférieur à 100 000 euros. Ça vous fait penser à la situation des auteurices ? Vous avez raison. Pour 65 % des écrivains, leurs revenus en droits d’auteur représentent moins d’un quart de leurs ressources annuelles et 67% exercent une autre profession (baromètre 2023 des relations auteurs/éditeurs, publié par la SDGL). On estime à 55000 le nombre de personnes qui écrivent avec l’espoir d’en vivre, mais c’est un chiffre largement sous-estimé, puisqu’il ne prend pas en compte l’autoédition.
Vous allez me dire, c’est triste, mais c’est la loi de la nature, celle du plus fort, seuls les meilleurs survivent, auteurs comme éditeurs ! Mais dites-moi comment vous déterminez qui est meilleur que l’autre lorsque l’on parle de création. Qui a le droit d’être lu et qui n’en a pas la possibilité. Est-ce que le nombre de ventes constituerait un juge de paix ? Regardez la liste des meilleures ventes et faites-vous votre opinion. La réalité, c’est que le succès d’un livre dépend en premier lieu de son exposition médiatique et de la puissance de l’éditeur. Mais aussi de la nature même du livre. J’entends par là qu’un roman qui est calibré pour plaire à un lectorat bien défini aura plus de chances de se vendre en grandes quantités qu’une œuvre plus difficile d’accès. Si l’on en revient à l’objectif des grands groupes, la rentabilité et la croissance, que pensez-vous qu’ils vont privilégier ? L’audace créative ? L’originalité ? Au contraire, ils vont chercher ce qui se vend, produire dans cette catégorie et faire du bombardement marketing à destination de leur lectorat-cible. Ils n’ont aucun intérêt à chercher de nouveaux auteurs : Il vaut mieux utiliser des figures reconnaissables par le public, des marques établies. C’est ainsi que depuis 2015, les nouveaux auteurs ont 30% de chances de moins d’êtres publiés dans une grande ME. (ils savent en outre que l’auteur tentera sans doute l’autoédition, et qu’en cas de succès, ils pourront toujours venir toquer à sa porte pour lui faire un pont d’or.)
Mais ce n’est pas tout. Ces grands groupes qui dominent le secteur se composent d’une myriade de sociétés établies dans des secteurs diversifiés. Ces groupes fabriquent des livres, qu’ils vendent dans leurs magasins, en les distribuant par leurs réseaux, et ils en font le marketing dans leurs journaux, sur leurs chaînes de télé et sur leurs radios. Tout en imposant à leurs concurrents des tarifs bien plus élevés pour des prestations équivalentes. Parlez-moi encore de régulation des marchés et je sors mon Calibre 12.
Prenons un exemple concret et récent : Fayard va bientôt publier le premier livre d’un jeune homme politique français très en vogue. Ce livre va bénéficier d’un premier tirage de 150 000 exemplaires (c’est énorme, vraiment), mais va surtout profiter d’une puissance de frappe marketing sans équivalent, puisque Fayard appartient au même groupe que plusieurs des plus grands journaux et chaînes de TV : Hachette. Groupe qui a raflé presque 3 milliards de CA du monde éditorial en 2023 et qui est la propriété d’un homme, Vincent Bolloré.
Le cumul de la production, de la distribution, de la publicité et de la vente entre les mains d’un seul homme ne vous semble pas dangereux ? Lorsque cette mainmise se place au service de certaines idéologies, on va tout droit vers un mur. Celui de la liberté d’expression, de la créativité, de la vitalité culturelle.
Et les auteurices savent déjà qu’aucune ceinture de sécurité ne les retiendra lors du choc.

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