Il y a dix ans, j’ai imaginé qu’une corpo développait un implant baptisé NeuroNext, destiné à décupler les capacités cognitives de son hôte. Cette création était rendue possible par un scientifique brillant mais cynique, le professeur Philip Hofmann, qui s’affranchissait de toute considérations éthiques. C’était l’aboutissement d’une collaboration incestueuse entre la science et le complexe militaro-industriel. L’idée de cette puce insérée de manière chirurgicale sur le cerveau, m’était venue par un exercice de pensée et une question simple : si j’étais un milliardaire égocentrique doté de moyens de recherche sans limites, qu’est-ce que je voudrais ? Vaincre la mort est une chose. Mais devenir plus que l’existence elle-même en est une autre. S’overclocker comme on le ferait avec son PC et ne plus simplement naviguer sur le réseau, mais devenir le réseau. C’est l’idée derrière l’implant NeuroNext : s’affranchir de sa condition d’humain pour devenir le prototype d’une nouvelle espèce, homo cybernecus.
Je n’ai été qu’à demi surpris quand Elon Musk a annoncé, deux ans après que j’ai écrit le premier jet de ce roman, qu’il fondait une société baptisée Neuralink, dont l’objectif était de créer un implant cérébral qui reprenait en partie le principe de NeuroNext. Pour l’instant, il ne s’agit « que » de piloter des outils numériques par la pensée. Une invention qui peut d’ailleurs se montrer d’un grand intérêt pour aider les personnes souffrant d’un handicap neurologique. Mais qui peut prédire comment une technologie de ce genre évoluera ? Quels seront les garde-fous ? Est-ce qu’à terme, on ne risque pas de devenir des employés de bureau ultra-efficaces au service d’IA agressives gérées par des techno-magnats ? C’est cette collusion entre la fiction et la réalité qui m’a poussé à reprendre ce roman, que j’avais mis de de côté pendant un certain temps. Ce sont ces questions, aujourd’hui mises sur le devant de la scène par l’irruption sauvage des IA génératives dans nos existences, qui m’ont motivé à le retravailler, encore et encore, à le faire lire à mes beta-lecteurs et lectrices, jusqu’à être certain que c’était un bouquin qui valait la peine d’exister.
Les modifications corporelles, la cybernétique et le transhumanisme sont au cœur du cyberpunk. L’intrigue de NeuroNext se base sur l’idée d’un implant fixé directement dans le cerveau, ce qui rapproche ce roman au genre. Cependant, ce n’est pas forcément suffisant en soi. Qui dit Cyberpunk dit cyberespace, pirates informatiques et mégalopoles décadentes rongées par la violence. Le roman comporte ces différentes caractéristiques, mais j’espère ne pas être tombé dans le piège de la liste d’épicerie et du cliché. Le pire, serait que les lecteurs lisent ce livre en cochant les cases du bingo cyberpunk. Au vu des retours des betas lecteurs, ça ne semble pas être le cas.
Cybernétique, cyberespace, hackers, gangs, individus cyniques, mégacorpos, immensités urbaines, drogues de synthèse : Aucun doute, NeuroNext est cyberpunk dans l’âme. Mais il n’est pas que cela. En réalité, il repose sur un constat qui touche davantage à la sociologie, voire à la philosophie, qu’à la Science-fiction : l’incapacité de l’être humain à s’établir en communauté solidaire et fraternelle. J’aurais préféré parler d’hypothèse, mais non, je maintiens que c’est un constat, jamais démenti depuis l’apparition d’homo sapiens. Vous pouvez chercher. Il n’existe aucune preuve qui permettrait de remettre en cause ce constat, assez déprimant, il est vrai. Même les expériences collectives en nombre assez réduit se terminent mal : merry pranksters, ZAT, ZAD, les utopies ont toutes échouées depuis leur invention par Thomas More en 1516.
Sous ses airs de thriller d’action, on trouve dans NeuroNext une exploration des organisations sociales contemporaines. C’est le sud exploité par le nord, ce sont les 1% qui exploitent les 99%, ce sont les rois et les mendiants. En parlant de Vertigéo, un lecteur m’avait asséné qu’on ne pouvait plus, en 2024, traiter dans la fiction une société qui serait divisée entre une élite et la masse. Vraiment ? Qu’est-ce qui a changé ? Rien, à part l’augmentation du capital et l’aggravation des inégalités. Il n’y a jamais eu autant d’argent en circulation. Mais il n’y a jamais eu non plus autant d’humains sur Terre. Notre monde, celui des occidentaux bien portant, a beaucoup changé, oui, c’est vrai. Mais nous représentons 10% de la population mondiale. 10% qui détiennent 83% des richesses mondiales. Nos machines à laver sont de plus en plus performantes et nous pouvons changer de téléphone tous les 6 mois, voilà le cœur de notre progrès. Certains critiques ont dit qu’ils trouvaient que Vertigéo était une histoire peu crédible, car il était impensable qu’une partie de la population en laisse mourir une autre dans de si atroces conditions. Vraiment ? Pourtant, tous les jours, je prends les transports en commun pour me rendre au bureau et je croise plusieurs SDF. Tous les jours, nous sommes des milliers à passer à côté d’eux, à les voir sans les regarder, sans nous en soucier. En quoi sommes-nous différents des personnages de Vertigéo ? Si nous pouvions prendre du recul, est-ce qu’on ne trouverait pas effarant le fait qu’on laisse littéralement mourir des gens sous nos yeux, sans rien faire ? (Parce qu’on peut jouer avec les mots, mais c’est bien ce qu’on fait). Et si l’on prenait encore plus de recul, jusqu’à Kolwesi, là où des dizaines de milliers d’enfants de moins de 10 ans meurent dans les mines de cobalt qui servent à fabriquer les batteries des voitures électriques censées sauver le monde, ou de nos si précieux téléphones portables ?
NeuroNext affirme que la vraie révolution ne se trouve pas dans l’innovation technologique. Un implant cérébral ne constitue qu’un gadget de plus, un objet destiné à nourrir le cycle de la production/consommation, et de ce que Yanis Varoufakis appelle le technoféodalisme (Les nouveaux serfs de l’économie). Une arme de plus dans cette guerre invisible décrite par Asma Mhalla dans son ouvrage Technopolitiques. La vraie révolution arrivera quand homo sapiens parviendra enfin au vivre ensemble et se concentrera sur ce qui fait sa spécificité : les arts, la réflexion sur la place qu’il occupe dans l’Univers, sur ce qu’est l’Univers. Je ne pense pas qu’il y arrivera tout seul. L’humain a besoin que quelqu’un le prenne par la main et lui montre le chemin. Sans verser pour autant dans la déification et dans un fanatisme de plus. C’est de cela que parle NeuroNext, en définitive. Même si mon ambition était de créer un récit d’action, rythmé, qui puisse se lire en laissant ces questions de côté, elles sous-tendent le récit et lui donnent sa substance.
Parce que, croyez-le ou non, mais la pire catastrophe à laquelle nous faisons face n’est pas nécessairement une apocalypse nucléaire ou climatique. Ce serait plutôt la construction d’une société dans laquelle nous ne vaudrions guère mieux que les batteries décrites de manière saisissante dans le film Matrix. Un monde dans lequel les techno-barons auraient pris le pouvoir en nous vendant les solutions aux problèmes qu’ils ont eux-mêmes créés.
En guise de conclusion, une vidéo choisie pour l’occasion, une conférence avec Aurélien Barreau et Asma Mhalla :

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