La dystopie n’est plus une fiction

Parmi les posters qui ornent les murs de la chambre de ma fille, il y en a un très beau, qui montre deux panthères des neiges. Il s’agit d’une photographie animalière, et je tente de penser à la photographe qui a pris ce cliché, au temps qu’elle a passé à se préparer, aux précautions qu’elle a dû prendre pour que les fauves ne sentent pas sa présence, puis à sa patience pour déclencher l’obturateur au bon moment. Les deux animaux se font une sorte de câlin, leurs grosses têtes posées l’une contre l’autre, leurs regards satisfaits, en paix. (Bien sûr, les panthères des neiges sont des prédateurs. Mais ils ne construisent pas d’avions supersoniques chargés de bombes pour dégommer leurs congénères, alors peut-être qu’on pourrait s’abstenir de juger leurs instincts.)

Ma fille remarque que je suis plongé dans la contemplation de cette affiche, et elle me dit à quel point elle aime cet animal. « C’est mon animal préféré », me dit-elle. Ma fille aura bientôt 15 ans. Une question naît dans ma tête : Combien de temps ? Dans combien de temps les léopards des neiges rejoindront la liste des espèces disparues ? Actuellement, cet animal est classé dans la catégorie « vulnérable », qui correspond au premier des trois grades de la menace d’extinction.

Nous le savons : nous sommes en train de vivre la sixième extinction de masse. (Et si vous ne le saviez pas, c’est fait). Depuis 1970, la planète a perdu 70% de sa faune sauvage. Le taux actuel d’extinction des espèces animales et végétales est mille fois supérieur au taux habituel. Deux scientifiques ont publié une étude dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences, dans laquelle on peut lire ceci :

« Au lieu de neuf extinctions attendues [entre 1900 et 2050], ce sont 1.058 espèces qui seront éteintes en 2050Les espèces qui s’éteindront durant ces 150 ans auraient mis 11.700 ans à disparaître avec un taux naturel d’extinction. »

Chercheurs du CNRS, de l’ONU, d’innombrables Universités, tous sont arrivés aux mêmes conclusions : ce sont bel et bien les activités humaines qui sont responsables de cet effondrement catastrophique de la biodiversité. La question n’est plus de savoir quand aura lieu la fin du monde : elle a déjà commencé. Je vous renvoie au prix Pulitzer 2015, La 6ᵉ extinction, d’Elizabeth Kolbert.

« La santé des écosystèmes dont nous dépendons, ainsi que toutes les autres espèces, se dégrade plus vite que jamais. Nous sommes en train d’éroder les fondements mêmes de nos économies, nos moyens de subsistance, la sécurité alimentaire, la santé et la qualité de vie dans le monde entier ». (source : ONU)

Posez-vous cette question : combien de temps ? Pour tout ce que vous pouvez voir, entendre et sentir autour de vous et qui est vivant : végétaux, animaux, insectes, et plus loin : les idées, la pensée, l’art, le récit de notre réalité. Tout ce qui nous fait rêver. Tout ce qui nous rend vivants. Ce qui nous rend heureux. Ce qui nous rend humains, et qui a paradoxalement, peut-être, causé notre perte. Posez-vous cette question tous les jours : Combien de temps nous reste-t-il ? Et profitez de la beauté du monde tant que vous le pouvez.

La pandémie de covid-19, les feux de forêt, les inondations vous ont effrayé ? Ce n’est rien. Ce n’est que le début. Celles et ceux qui pensent que l’espèce humaine peut vivre détachée de son environnement se préparent à vivre un sacré choc. Nous ne pouvions déjà plus retrouver les espèces annihilées. Cependant, nous aurions pu freiner le mouvement, gagner du temps, nous laisser une chance. Mais le pays qui est déjà le second plus émetteur de gaz à effet de serre de la planète a fait un choix très clair : « drill, baby, drill« , et placé à sa tête un climato-sceptique fanatisé, tout entier à la solde de l’industrie pétrolière et pour qui la situation climatique est « une arnaque« .

Le monde va mal, est globalement injuste, notre espèce est égoïste et belliqueuse, et ce n’est pas nouveau (Néandertal ?). Pourtant, alors qu’on fonçait déjà droit dans le mur, nous avons décidé d’appuyer sur l’accélérateur. Les USA ne sont pas les seuls responsables : l’extrême droite use massivement de l’argument écologique comme d’un épouvantail populiste. L’espèce humaine n’est pas la seule à en payer le prix. Bientôt, toutes ces espèces n’existeront plus que sur des photos, et les enfants de nos enfants nous demanderont ce qui s’est passé. Au rythme où vont les choses, nous n’aurons sans doute pas trop le temps de ruminer notre honte, notre impuissance et notre déni, pas plus que d’inventer de nouveaux mensonges, et il est à craindre qu’aucun nouveau récit ne sera capable de nous sauver.

Nos dystopies devaient prévenir et alerter. Elles n’étaient pas destinées à servir de mode d’emploi.

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