2025 débute comme 2024 s’est terminée : sous les cris victorieux des néofascistes et avec la grande dépression des progressistes. Comme le disent les commentateurs — plus ou moins générés par IA — sur les réseaux sociaux : « on se délecte des larmes des gauchistes. » La victoire de Trump et du complexe techno fasciste américain, la désagrégation de l’Union européenne, la glissade autoritariste et réactionnaire de nombreux pays à travers le monde auraient presque pu occulter l’apocalypse climatique en cours (bien que les deux soient liées), si les incendies de Los Angeles ne s’étaient pas déclarés. En résumé, si l’on se définit comme progressiste, la situation paraît catastrophique. On pourrait écrire un livre sur le comment en est-on arrivés là, mais je préfère m’intéresser aux valeurs que l’humanité a choisi d’embrasser. Car c’est bien d’un choix qu’il s’agit. Donald Trump a été élu, après tout. Ce choix, donc, quel est-il ? Il me paraît essentiel de le rappeler, pour démentir les fables lues sur ces réseaux créés et dirigés par des idéologues d’extrême droite, ces narrations dans lesquelles les partis libertariens viendraient au secours de la redoutable oppression gauchiste et LGBTQ+, (les terrifiants « woke »), la cancel culture qui empêche de « dire tout ce qu’on veut », le camp du BIEN contre celui du MAL. Le fait est que nous assistons depuis quelques années à un renversement progressif de la réalité historique. L’Histoire peut être critiquée, débattue, c’est même un exercice sain, mais qui doit être encadré et éclairé. Il existe des faits indiscutables, documentés. Les contredire, c’est faire du révisionnisme. Des affirmations du genre « l’homme n’a jamais marché sur la Lune » ou bien « Le NSDAP était un parti de gauche » ont comme objectif de déstabiliser la pensée, inverser le réel et manipuler les masses. Or, ces fables prennent une nouvelle ampleur sous la puissance des réseaux sociaux. Ainsi, Elon Musk et sa nouvelle amie de l’AFD ont récemment redéfini Hitler comme « communiste ». La loi de Brandolini est devenue une stratégie de guerre cognitive. (la loi de Brandolini stipule que « la quantité d’énergie nécessaire pour réfuter de fausses affirmations est supérieure d’un ordre de grandeur à celle nécessaire pour les produire »). Il est facile et rapide de lancer que Hitler était communiste. L’assertion a beau être grotesque, elle demande des heures de recherche et de rédaction pour être démentie, ce qui laisse le temps aux trolls de lancer deux, cinq, dix autres affirmations du même ordre, qui se propagent à la vitesse des réseaux sociaux et convertissent rapidement de nouveaux adeptes.
Revenons aux valeurs triomphantes de la droite libertarienne. Quelles sont-elles ? D’abord, caractériser autrui comme un moyen de parvenir à ses fins ou un nuisible. La déshumanisation comme concept fondamental. Dans ce Nouveau monde, la solidarité n’existe pas, devient contre-productive. Elle est coûteuse, donc malvenue. C’est un monde de chiffres et de ratios, qui tolère les alliances tant qu’elles suivent la même ligne. C’est un monde qui distingue les individus en catégories binaires : rentables / non rentables, productifs / profiteurs, alliés/adversaires, hétéros/anormaux. Les extrémistes ne s’embarrassent pas d’empathie ou de compassion : les nuisibles, « anormaux », fauteurs de trouble, doivent être identifiés et écartés. Il suffit d’écouter les discours de Trump : il ne s’en cache pas. Ainsi, il a déclaré dans cette interview sur Fox news en octobre 2024 (avant l’élection présidentielle) :
“I think the bigger problem is the enemy from within. We have some very bad people. We have some sick people, radical left lunatics. It should be very easily handled by, if necessary, by National Guard, or if really necessary, by the military.”
On note qu’il parle ici ni plus ni moins, d’envoyer l’armée s’occuper de ses opposants politiques. Et plus loin, dans la même interview :
« The “enemy from within” is more dangerous than China, Russia and all these countries.”
La fenêtre d’Overton bée si grande qu’on devrait la rebaptiser porte Phrygienne (du nom des portes de la ville de Troie, dans l’Illiade).
Les mots sont importants. Les progressistes ont des idées neuves (ce qui ne veut pas dire qu’elles sont toutes bonnes). Les réactionnaires ont de vieilles idées (ce qui ne signifie pas qu’elles sont toutes mauvaises). Mais au final, c’est la narration qui importe. C’est-à-dire, la vision globale véhiculée par ces mots. Le premier mandat de Trump nous a habitués à ses bouffonneries sinistres. Cette avalanche de fake news, d’éjaculats de pensée projetés sur les réseaux sociaux à chaque heure, comme si votre tonton bourré, en roue libre, utilisait un mégaphone au cours d’un réveillon de Noël sans fin. Les menaces directes de Trump contre le Canada, le Groenland et Panama sont d’un autre calibre, et ont stupéfait les experts en géopolitique. Menacer des gens aux opinions différentes, des transexuel(le)s et des migrants est scandaleux de la part d’un dirigeant élu, censé défendre et garantir le respect des libertés fondamentales. Intimider des nations souveraines démontre un changement d’échelle. Pourtant, il n’y a pas de contradiction entre ces revendications impérialistes et l’isolationnisme mis en avant lors de la campagne. Ces deux politiques en apparence divergentes partagent le même but : restaurer la toute puissance américaine, selon des valeurs blanches, masculinistes, chrétiennes, colonialistes. Cette vision était clairement annoncée par le projet 2025 du camp Trump. L’individu et homme d’affaires Trump utilisait les autres à son avantage. Il fait de même, en tant que POTUS, avec les autres nations. Si vous écoutez ses déclarations sur les migrants, vous comprendrez vite que ce populiste est dénué de toute empathie.
Autre indice, lors de son premier mandat, Trump fut le président qui autorisa le plus d’exécutions de prisonniers.
Jamais aucun président des États-Unis n’aura autant exécuté que lui en 130 ans ! À lui tout seul, il aura approuvé l’exécution du quart des prisonniers dans le couloir de la mort. (France Inter, 10 décembre 2020)
Selon cette logique, la vie humaine ne vaut que ce qu’elle rapporte. Il serait dangereux de sous-estimer son absence de scrupules et de morale, et au final, d’humanité. Cet homme, pas encore investi président (ce sera fait le 20 janvier), criminel maintenant condamné, a un agenda précis, fait sauter tous les contre-pouvoirs qui lui ont mis des bâtons dans les roues lors de son premier mandat, et deviendra dans quelques jours le chef des armées d’une superpuissance dont le budget militaire s’élève à 900 milliards de dollars. (En comparaison, le second de ce classement, la Chine, est en dessous des 300 milliards).
Alors qu’il n’est pas encore en poste, Trump vient en quelques jours de menacer gravement la souveraineté de trois pays qui sont alliés des USA aux niveaux économiques, politiques et militaires, dont deux membres fondateurs de l’OTAN. Son idée grotesque de rattacher le Canada aux USA a rapidement aggravé la crise politique canadienne, qui a abouti à la démission du premier ministre Justin Trudeau. La France et l’Allemagne ont déjà mis en garde les USA officiellement, suite à ces velléités contre le Groenland. Quant à Elon Musk, un homme dont la fortune personnelle dépasse le PIB de nombreux pays, il s’est lancé en tournée de propagande au service des extrêmes droites mondiales, en piétinant les règles de la diplomatie internationale.
Nous verrons dans les jours, semaines et mois à venir si ces délires outranciers sont sérieux, si cela fait partie d’une stratégie visant à peser sur les relations internationales, prendre l’avantage pour de futures négociations économiques, et/ou intimider la Chine à distance. Ou, dans le pire des scénarios, si nous assistons à la naissance d’une internationale fasciste poussée par les big techs. Peut-être est-ce surestimer Trump que de lui prêter des capacités stratégiques si évoluées. Une autre hypothèse non moins inquiétante serait qu’il soit un pion de Vladimir Poutine. Plus simplement, ce sont probablement des personnes dénuées d’empathie, narcissiques, qui ne comprennent que la force. Dans tous les cas, il faut toujours s’attendre au pire. « Qui veut la paix prépare la guerre« .
Une chose est certaine, le monde de 2025 n’a pas besoin de déstabilisation et de motifs d’inquiétude supplémentaires. Sans doute l’humanité aurait-elle davantage à gagner à se rassembler, à faire preuve de solidarité, à repenser sa place et ses responsabilités sur son écosystème, et à inventer de nouveaux modèles industriels, économiques et de gouvernance. Trop de mots compliqués, sans doute, à l’heure de cette guerre cognitive menée par des algorithmes surpuissants, qui favorise l’abrutissement de l’occident. Une guerre probablement déjà perdue.

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