• La situation politique au Canada et au Québec : vers des élections à grands enjeux en 2025.

    Je sais qu’en France, on parle peu du Canada. Le deuxième pays le plus grand du monde en superficie reste écrasé par son encombrant voisin à la bannière étoilée. Pourtant, le Canada constitue un laboratoire expérimental en ce qui concerne de nombreux sujets. Son actualité est perturbée et l’an prochain se tiendront des élections qui pourraient bien être parmi les plus importantes de sa jeune histoire.

    Laboratoire ? Du point de vue écologique, le Canada se réchauffe deux fois plus rapidement que le reste du monde. Plus on va au nord, et plus le réchauffement s’accélère. On peut donc déjà anticiper certains évènements qui se produiront ailleurs, que ce soit la fonte des glaces, la disparition rapide de très nombreuses espèces végétales ou animales, et les feux de forêt cataclysmiques qui ont sévi durant l’été 2023.

    Laboratoire de l’immigration. Dans un monde qui tend à refermer les frontières, le Canada avait ouvert en grand les vannes pour pallier son déficit de population et de main-d’œuvre. On assiste actuellement à un mouvement de manivelle tout aussi brutal en sens inverse : du jour au lendemain, plusieurs décisions ont été prises par Ottawa afin de réduire drastiquement l’immigration. La pression du Québec en ce sens est loin d’être négligeable. Ce qui se passe dans la belle province est à considérer avec attention : le nationalisme Québecois a le vent en poupe et les discours proposant de reconsidérer le référendum sur l’indépendance sont de retour. On sent que ce n’est pas une simple lubie : les Québecois en parlent de plus en plus, dans la rue, dans les journaux, sur les réseaux sociaux. Le drapeau à fleur de Lys fleurit aux balcons. Lors du dernier référendum de 1995, le « non » l’avait emporté de justesse (50,58%). Ce qui avait d’ailleurs amené le gouvernement fédéral à voter une loi indiquant le caractère spécifique de la Région, lui donnant de fait une position à part.

    Pour rappel, le Canada est une Fédération (et une monarchie constitutionnelle) constituée de 10 provinces et 3 territoires, qui ont toutes une assemblée législative et un 1ᵉʳ ministre. Les provinces décident de leur fonctionnement sur la santé, l’éducation, les impôts, les routes, etc… Le gouvernement Fédéral, lui, a en charge l’international, les grandes orientations stratégiques, la défense, et se partage la question de l’immigration avec les provinces (ce qui ne va pas sans heurts !). Les prochaines élections fédérales auront lieu l’an prochain, en 2025.

    Le Parti libéral de Justin Trudeau est en très grande difficulté. Plusieurs députés ont récemment écrit une lettre pour demander sa démission, mais il semble déterminé à mener la prochaine campagne. Actuellement, les sondages donnent une très large avance au Parti conservateur de Pierre Poilievre, réactionnaire typique de notre époque : climato-sceptique et complotiste, anti-woke assumé, à peine moins radicalisé que Trump sur de nombreuses questions sociétales. Son élection serait un nouveau coup dur pour les défenseurs de l’écologie, de la protection sociale et des minorités. L’arrivée de Poilievre au pouvoir marquerait surtout la naissance d’un bloc nord-américain d’extrême droite inédit dans l’histoire mondiale. Les conséquences d’une telle alliance sont difficiles à anticiper. L’impact sur le Québec, notamment, serait puissant. Le nationalisme Québecois diffère largement et sur de nombreux points du nationalisme du Parti conservateur. Il n’est pas insensé d’imaginer une implosion du Canada, pour ne pas dire autre chose.

    Bien sûr, les élections auront lieu dans un peu moins d’un an, et les sondages actuels n’ont pas une grande valeur prédictive. Le problème, c’est qu’on voit mal comment le Parti libéral pourrait relever la tête, en proposant la même recette qui a échoué ailleurs dans le monde dans toutes les élections récentes. Si le bipartisme n’est pas marqué aussi fortement qu’aux USA, il est tout de même prégnant. Le NPD, seul parti d’opposition qui propose une vision du monde alternative et progressiste, est ainsi considéré comme trop à gauche par de nombreux Canadiens.

    Un an après l’élection de Trump, et quelques mois après les élections législatives allemandes, elles aussi à risque, le vote Canadien aura des conséquences importantes sur la région nord-américaine, mais aussi dans le monde entier. Difficile de dire dans quel état se trouvera notre planète à ce moment-là, tant les instabilités sont nombreuses. Mais ce sera à surveiller de très près. Un Canada qui verserait vers l’extrême droite serait un clou de plus dans le cercueil du monde, l’assurance d’une condamnation à court terme de l’environnement. Un Canada qui, au contraire, s’afficherait comme un bastion de résistance face à son voisin surpuissant, s’imposerait comme une Nation forte et enverrait un signal d’espoir aux défenseurs de la planète et aux progressistes, notamment européens ou d’Amérique du Sud.

  • La dystopie n’est plus une fiction

    Parmi les posters qui ornent les murs de la chambre de ma fille, il y en a un très beau, qui montre deux panthères des neiges. Il s’agit d’une photographie animalière, et je tente de penser à la photographe qui a pris ce cliché, au temps qu’elle a passé à se préparer, aux précautions qu’elle a dû prendre pour que les fauves ne sentent pas sa présence, puis à sa patience pour déclencher l’obturateur au bon moment. Les deux animaux se font une sorte de câlin, leurs grosses têtes posées l’une contre l’autre, leurs regards satisfaits, en paix. (Bien sûr, les panthères des neiges sont des prédateurs. Mais ils ne construisent pas d’avions supersoniques chargés de bombes pour dégommer leurs congénères, alors peut-être qu’on pourrait s’abstenir de juger leurs instincts.)

    Ma fille remarque que je suis plongé dans la contemplation de cette affiche, et elle me dit à quel point elle aime cet animal. « C’est mon animal préféré », me dit-elle. Ma fille aura bientôt 15 ans. Une question naît dans ma tête : Combien de temps ? Dans combien de temps les léopards des neiges rejoindront la liste des espèces disparues ? Actuellement, cet animal est classé dans la catégorie « vulnérable », qui correspond au premier des trois grades de la menace d’extinction.

    Nous le savons : nous sommes en train de vivre la sixième extinction de masse. (Et si vous ne le saviez pas, c’est fait). Depuis 1970, la planète a perdu 70% de sa faune sauvage. Le taux actuel d’extinction des espèces animales et végétales est mille fois supérieur au taux habituel. Deux scientifiques ont publié une étude dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences, dans laquelle on peut lire ceci :

    « Au lieu de neuf extinctions attendues [entre 1900 et 2050], ce sont 1.058 espèces qui seront éteintes en 2050Les espèces qui s’éteindront durant ces 150 ans auraient mis 11.700 ans à disparaître avec un taux naturel d’extinction. »

    Chercheurs du CNRS, de l’ONU, d’innombrables Universités, tous sont arrivés aux mêmes conclusions : ce sont bel et bien les activités humaines qui sont responsables de cet effondrement catastrophique de la biodiversité. La question n’est plus de savoir quand aura lieu la fin du monde : elle a déjà commencé. Je vous renvoie au prix Pulitzer 2015, La 6ᵉ extinction, d’Elizabeth Kolbert.

    « La santé des écosystèmes dont nous dépendons, ainsi que toutes les autres espèces, se dégrade plus vite que jamais. Nous sommes en train d’éroder les fondements mêmes de nos économies, nos moyens de subsistance, la sécurité alimentaire, la santé et la qualité de vie dans le monde entier ». (source : ONU)

    Posez-vous cette question : combien de temps ? Pour tout ce que vous pouvez voir, entendre et sentir autour de vous et qui est vivant : végétaux, animaux, insectes, et plus loin : les idées, la pensée, l’art, le récit de notre réalité. Tout ce qui nous fait rêver. Tout ce qui nous rend vivants. Ce qui nous rend heureux. Ce qui nous rend humains, et qui a paradoxalement, peut-être, causé notre perte. Posez-vous cette question tous les jours : Combien de temps nous reste-t-il ? Et profitez de la beauté du monde tant que vous le pouvez.

    La pandémie de covid-19, les feux de forêt, les inondations vous ont effrayé ? Ce n’est rien. Ce n’est que le début. Celles et ceux qui pensent que l’espèce humaine peut vivre détachée de son environnement se préparent à vivre un sacré choc. Nous ne pouvions déjà plus retrouver les espèces annihilées. Cependant, nous aurions pu freiner le mouvement, gagner du temps, nous laisser une chance. Mais le pays qui est déjà le second plus émetteur de gaz à effet de serre de la planète a fait un choix très clair : « drill, baby, drill« , et placé à sa tête un climato-sceptique fanatisé, tout entier à la solde de l’industrie pétrolière et pour qui la situation climatique est « une arnaque« .

    Le monde va mal, est globalement injuste, notre espèce est égoïste et belliqueuse, et ce n’est pas nouveau (Néandertal ?). Pourtant, alors qu’on fonçait déjà droit dans le mur, nous avons décidé d’appuyer sur l’accélérateur. Les USA ne sont pas les seuls responsables : l’extrême droite use massivement de l’argument écologique comme d’un épouvantail populiste. L’espèce humaine n’est pas la seule à en payer le prix. Bientôt, toutes ces espèces n’existeront plus que sur des photos, et les enfants de nos enfants nous demanderont ce qui s’est passé. Au rythme où vont les choses, nous n’aurons sans doute pas trop le temps de ruminer notre honte, notre impuissance et notre déni, pas plus que d’inventer de nouveaux mensonges, et il est à craindre qu’aucun nouveau récit ne sera capable de nous sauver.

    Nos dystopies devaient prévenir et alerter. Elles n’étaient pas destinées à servir de mode d’emploi.

  • Comment NeuroNext s’inscrit dans le genre cyberpunk

    Il y a dix ans, j’ai imaginé qu’une corpo développait un implant baptisé NeuroNext, destiné à décupler les capacités cognitives de son hôte. Cette création était rendue possible par un scientifique brillant mais cynique, le professeur Philip Hofmann, qui s’affranchissait de toute considérations éthiques. C’était l’aboutissement d’une collaboration incestueuse entre la science et le complexe militaro-industriel. L’idée de cette puce insérée de manière chirurgicale sur le cerveau, m’était venue par un exercice de pensée et une question simple : si j’étais un milliardaire égocentrique doté de moyens de recherche sans limites, qu’est-ce que je voudrais ? Vaincre la mort est une chose. Mais devenir plus que l’existence elle-même en est une autre. S’overclocker comme on le ferait avec son PC et ne plus simplement naviguer sur le réseau, mais devenir le réseau. C’est l’idée derrière l’implant NeuroNext : s’affranchir de sa condition d’humain pour devenir le prototype d’une nouvelle espèce, homo cybernecus.

    Je n’ai été qu’à demi surpris quand Elon Musk a annoncé, deux ans après que j’ai écrit le premier jet de ce roman, qu’il fondait une société baptisée Neuralink, dont l’objectif était de créer un implant cérébral qui reprenait en partie le principe de NeuroNext. Pour l’instant, il ne s’agit « que » de piloter des outils numériques par la pensée. Une invention qui peut d’ailleurs se montrer d’un grand intérêt pour aider les personnes souffrant d’un handicap neurologique. Mais qui peut prédire comment une technologie de ce genre évoluera ? Quels seront les garde-fous ? Est-ce qu’à terme, on ne risque pas de devenir des employés de bureau ultra-efficaces au service d’IA agressives gérées par des techno-magnats ? C’est cette collusion entre la fiction et la réalité qui m’a poussé à reprendre ce roman, que j’avais mis de de côté pendant un certain temps. Ce sont ces questions, aujourd’hui mises sur le devant de la scène par l’irruption sauvage des IA génératives dans nos existences, qui m’ont motivé à le retravailler, encore et encore, à le faire lire à mes beta-lecteurs et lectrices, jusqu’à être certain que c’était un bouquin qui valait la peine d’exister.

    Les modifications corporelles, la cybernétique et le transhumanisme sont au cœur du cyberpunk. L’intrigue de NeuroNext se base sur l’idée d’un implant fixé directement dans le cerveau, ce qui rapproche ce roman au genre. Cependant, ce n’est pas forcément suffisant en soi. Qui dit Cyberpunk dit cyberespace, pirates informatiques et mégalopoles décadentes rongées par la violence. Le roman comporte ces différentes caractéristiques, mais j’espère ne pas être tombé dans le piège de la liste d’épicerie et du cliché. Le pire, serait que les lecteurs lisent ce livre en cochant les cases du bingo cyberpunk. Au vu des retours des betas lecteurs, ça ne semble pas être le cas.

    Cybernétique, cyberespace, hackers, gangs, individus cyniques, mégacorpos, immensités urbaines, drogues de synthèse : Aucun doute, NeuroNext est cyberpunk dans l’âme. Mais il n’est pas que cela. En réalité, il repose sur un constat qui touche davantage à la sociologie, voire à la philosophie, qu’à la Science-fiction : l’incapacité de l’être humain à s’établir en communauté solidaire et fraternelle. J’aurais préféré parler d’hypothèse, mais non, je maintiens que c’est un constat, jamais démenti depuis l’apparition d’homo sapiens. Vous pouvez chercher. Il n’existe aucune preuve qui permettrait de remettre en cause ce constat, assez déprimant, il est vrai. Même les expériences collectives en nombre assez réduit se terminent mal : merry pranksters, ZAT, ZAD, les utopies ont toutes échouées depuis leur invention par Thomas More en 1516.

    Sous ses airs de thriller d’action, on trouve dans NeuroNext une exploration des organisations sociales contemporaines. C’est le sud exploité par le nord, ce sont les 1% qui exploitent les 99%, ce sont les rois et les mendiants. En parlant de Vertigéo, un lecteur m’avait asséné qu’on ne pouvait plus, en 2024, traiter dans la fiction une société qui serait divisée entre une élite et la masse. Vraiment ? Qu’est-ce qui a changé ? Rien, à part l’augmentation du capital et l’aggravation des inégalités. Il n’y a jamais eu autant d’argent en circulation. Mais il n’y a jamais eu non plus autant d’humains sur Terre. Notre monde, celui des occidentaux bien portant, a beaucoup changé, oui, c’est vrai. Mais nous représentons 10% de la population mondiale. 10% qui détiennent 83% des richesses mondiales. Nos machines à laver sont de plus en plus performantes et nous pouvons changer de téléphone tous les 6 mois, voilà le cœur de notre progrès. Certains critiques ont dit qu’ils trouvaient que Vertigéo était une histoire peu crédible, car il était impensable qu’une partie de la population en laisse mourir une autre dans de si atroces conditions. Vraiment ? Pourtant, tous les jours, je prends les transports en commun pour me rendre au bureau et je croise plusieurs SDF. Tous les jours, nous sommes des milliers à passer à côté d’eux, à les voir sans les regarder, sans nous en soucier. En quoi sommes-nous différents des personnages de Vertigéo ? Si nous pouvions prendre du recul, est-ce qu’on ne trouverait pas effarant le fait qu’on laisse littéralement mourir des gens sous nos yeux, sans rien faire ? (Parce qu’on peut jouer avec les mots, mais c’est bien ce qu’on fait). Et si l’on prenait encore plus de recul, jusqu’à Kolwesi, là où des dizaines de milliers d’enfants de moins de 10 ans meurent dans les mines de cobalt qui servent à fabriquer les batteries des voitures électriques censées sauver le monde, ou de nos si précieux téléphones portables ?

    NeuroNext affirme que la vraie révolution ne se trouve pas dans l’innovation technologique. Un implant cérébral ne constitue qu’un gadget de plus, un objet destiné à nourrir le cycle de la production/consommation, et de ce que Yanis Varoufakis appelle le technoféodalisme (Les nouveaux serfs de l’économie). Une arme de plus dans cette guerre invisible décrite par Asma Mhalla dans son ouvrage Technopolitiques. La vraie révolution arrivera quand homo sapiens parviendra enfin au vivre ensemble et se concentrera sur ce qui fait sa spécificité : les arts, la réflexion sur la place qu’il occupe dans l’Univers, sur ce qu’est l’Univers. Je ne pense pas qu’il y arrivera tout seul. L’humain a besoin que quelqu’un le prenne par la main et lui montre le chemin. Sans verser pour autant dans la déification et dans un fanatisme de plus. C’est de cela que parle NeuroNext, en définitive. Même si mon ambition était de créer un récit d’action, rythmé, qui puisse se lire en laissant ces questions de côté, elles sous-tendent le récit et lui donnent sa substance.

    Parce que, croyez-le ou non, mais la pire catastrophe à laquelle nous faisons face n’est pas nécessairement une apocalypse nucléaire ou climatique. Ce serait plutôt la construction d’une société dans laquelle nous ne vaudrions guère mieux que les batteries décrites de manière saisissante dans le film Matrix. Un monde dans lequel les techno-barons auraient pris le pouvoir en nous vendant les solutions aux problèmes qu’ils ont eux-mêmes créés.

    En guise de conclusion, une vidéo choisie pour l’occasion, une conférence avec Aurélien Barreau et Asma Mhalla :

  • Le monde de l’édition va droit dans le mur et les auteurs ne portent pas de ceinture de sécurité

    Le monde de l’édition est en crise. Le plus étonnant, c’est qu’on ne dirait pas. Si on se fie aux données brutes, on peut continuer à s’en secouer la couenne trankilou. Selon les chiffres du SNE (syndicat national de l’édition), le chiffre d’affaires des éditeurs a progressé de 1,2% en 2023. Le volume de production a baissé de 1,9% et les nouveautés ont diminué de 5% (36 819 titres quand même, bonne chance pour exister). Depuis 2018, la production de nouveautés a même baissé de 18%. Tous livres compris (dont BD et mangas), en 2023 en France, le marché de l’édition pesait 4,3 milliards d’euros pour 351 millions de livres neufs imprimés vendus (chiffres GFK). C’est pas si mal, non ? Pourquoi parler de crise, dans ce cas ?

    Parce que ces jolis chiffres ne disent pas tout. Ce ne sont pas les revenus qui sont en crise, c’est la logique en arrière de ces revenus, c’est la créativité et la raison d’être de la littérature. J’ai un avis radical sur la question : je ne pense pas que l’art devrait être rentable. Comme la santé ou l’éducation, ce sont des secteurs trop importants pour que l’humanité les abandonne aux mains des commerciaux et des actionnaires. Mais notre monde étant ce qu’on en a fait, on doit en supporter les conséquences. La logique économique a poussé le monde de l’édition vers une stratégie de surproduction qui est en train de tuer les éditeurs indépendants. Regardez ces autres chiffres, qui révèlent une réalité très différente : En 2023, 10 groupes éditoriaux se partageaient 89,8% des parts de marché, pour un chiffre d’affaires cumulé de 6,86 milliards d’euros (Livres hebdo, septembre 2024). Parmi ces groupes, il y en a 4 qui dominent le groupe : Hachette livres, Editis, Média participations et Madrigall : ils représentent 70% du CA total de l’édition. Du jamais-vu ! En résumé, il n’y a jamais eu autant d’argent dans le secteur de l’édition, mais il n’a jamais été aussi mal réparti. Ça ne vous rappelle rien ? Peut-être que 10% des habitants de la planète Terre possèdent 83% de la richesse mondiale (rapport Oxfam). Ce qui est beau avec le modèle capitaliste, c’est qu’il s’applique à tout. Ce modèle a une constante : c’est un système de prédation. Les conglomérats sont obligés de grossir pour continuer à exister. Et pour grossir, ils n’ont pas 36 possibilités : il faut qu’ils mangent. Et qu’est-ce qu’ils mangent, à votre avis ? Vous avez deviné : les éditeurs plus petits. Les indépendants, qui s’en sortent der plus en plus difficilement, à coup de subventions (bien rares) et de campagnes de financement participatives. Les éditeurs du monde de l’imaginaire, secteur de niche aux possibilités commerciales limitées, en savent quelque chose. On ne compte plus les petites structures qui ont mis la clé sous la porte ou qui ont dû vendre leur structure. Actu SF s’en est sorti tant bien que mal en 2023, mais ce sont maintenant Les moutons électriques qui sont en grand danger. Autant dire que ce n’est pas folichon pour la SF française.

    Selon le SNE toujours, en 2023, il y avait 10 000 maisons d’édition en France. 1000 d’entre elles avaient une activité régulière, et 400 un CA supérieur à 100 000 euros. Donc, 9600 de ces structures avaient un CA annuel inférieur à 100 000 euros. Ça vous fait penser à la situation des auteurices ? Vous avez raison. Pour 65 % des écrivains, leurs revenus en droits d’auteur représentent moins d’un quart de leurs ressources annuelles et 67% exercent une autre profession (baromètre 2023 des relations auteurs/éditeurs, publié par la SDGL). On estime à 55000 le nombre de personnes qui écrivent avec l’espoir d’en vivre, mais c’est un chiffre largement sous-estimé, puisqu’il ne prend pas en compte l’autoédition.

    Vous allez me dire, c’est triste, mais c’est la loi de la nature, celle du plus fort, seuls les meilleurs survivent, auteurs comme éditeurs ! Mais dites-moi comment vous déterminez qui est meilleur que l’autre lorsque l’on parle de création. Qui a le droit d’être lu et qui n’en a pas la possibilité. Est-ce que le nombre de ventes constituerait un juge de paix ? Regardez la liste des meilleures ventes et faites-vous votre opinion. La réalité, c’est que le succès d’un livre dépend en premier lieu de son exposition médiatique et de la puissance de l’éditeur. Mais aussi de la nature même du livre. J’entends par là qu’un roman qui est calibré pour plaire à un lectorat bien défini aura plus de chances de se vendre en grandes quantités qu’une œuvre plus difficile d’accès. Si l’on en revient à l’objectif des grands groupes, la rentabilité et la croissance, que pensez-vous qu’ils vont privilégier ? L’audace créative ? L’originalité ? Au contraire, ils vont chercher ce qui se vend, produire dans cette catégorie et faire du bombardement marketing à destination de leur lectorat-cible. Ils n’ont aucun intérêt à chercher de nouveaux auteurs : Il vaut mieux utiliser des figures reconnaissables par le public, des marques établies. C’est ainsi que depuis 2015, les nouveaux auteurs ont 30% de chances de moins d’êtres publiés dans une grande ME. (ils savent en outre que l’auteur tentera sans doute l’autoédition, et qu’en cas de succès, ils pourront toujours venir toquer à sa porte pour lui faire un pont d’or.)

    Mais ce n’est pas tout. Ces grands groupes qui dominent le secteur se composent d’une myriade de sociétés établies dans des secteurs diversifiés. Ces groupes fabriquent des livres, qu’ils vendent dans leurs magasins, en les distribuant par leurs réseaux, et ils en font le marketing dans leurs journaux, sur leurs chaînes de télé et sur leurs radios. Tout en imposant à leurs concurrents des tarifs bien plus élevés pour des prestations équivalentes. Parlez-moi encore de régulation des marchés et je sors mon Calibre 12.

    Prenons un exemple concret et récent : Fayard va bientôt publier le premier livre d’un jeune homme politique français très en vogue. Ce livre va bénéficier d’un premier tirage de 150 000 exemplaires (c’est énorme, vraiment), mais va surtout profiter d’une puissance de frappe marketing sans équivalent, puisque Fayard appartient au même groupe que plusieurs des plus grands journaux et chaînes de TV : Hachette. Groupe qui a raflé presque 3 milliards de CA du monde éditorial en 2023 et qui est la propriété d’un homme, Vincent Bolloré.

    Le cumul de la production, de la distribution, de la publicité et de la vente entre les mains d’un seul homme ne vous semble pas dangereux ? Lorsque cette mainmise se place au service de certaines idéologies, on va tout droit vers un mur. Celui de la liberté d’expression, de la créativité, de la vitalité culturelle.

    Et les auteurices savent déjà qu’aucune ceinture de sécurité ne les retiendra lors du choc.