• 30 septembre : Journée de la vérité et de la réconciliation au Canada

    Depuis 2021, le 30 septembre est un jour férié dans l’ensemble du Canada. Il s’agit de la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation.

    Cette journée est l’occasion de rendre hommage aux enfants autochtones qui n’ont jamais pu retourner chez eux et aux survivants des pensionnats ainsi qu’à leurs familles et leurs communautés. La commémoration publique de l’histoire tragique et douloureuse des pensionnats et de leurs séquelles durables est un élément essentiel du processus de réconciliation. (https://www.canada.ca/fr/patrimoine-canadien/campagnes/journee-nationale-verite-reconciliation.html)

    La réalité est implacable : À la suite de l’occupation de l’Amérique par les Européens, environ 90 % de la population autochtone (70 millions d’êtres humains) a été décimée par les maladies, le travail forcé, les déplacements de population, les guerres et la famine. (Le génocide des Amériques – Résistance et survivance des peuples autochtones.) Pour que vous compreniez mieux ces questions complexes, je vous propose de remonter dans le temps.

    Les vikings furent les premiers navigateurs à atteindre les côtes de l’Amérique du Nord, il y a 1000 ans. Bien avant que Jacques Cartier n’explore l’embouchure du Saint-Laurent, ou que Samuel De Champlain ne débarque avec les premiers colons Français sur ce qui deviendrait la ville de Québec. Mais tous ces voyageurs n’arrivèrent pas sur un territoire vierge. De nombreux peuples vivaient déjà sur ce qui deviendrait le Canada et les USA, même si le continent américain fut le dernier à être occupé par les humains. Arrivées depuis l’Asie par le détroit de Béring il y a environ 14 000 ans, ces populations s’étaient établis le long des fleuves et des lacs, de la côte pacifique jusqu’à la façade atlantique. Ils vivaient en suivant une philosophie et des concepts diamétralement opposés à ceux des européens. Certains étaient nomades, d’autres sédentaires, mais tous suivaient une vision de l’existence commune, basée sur six axes interdépendants (que les neurosciences commencent à explorer).

    Les peuples autochtones furent d’abord appelés « indiens », car les européens pensaient débarquer en Inde. Ils cherchaient en effet une route plus rapide vers les épices et autres richesses de cette région, ainsi qu’un accès facilité vers le Japon et la Chine. Aujourd’hui, le terme « indien » est insultant et ne doit plus être utilisé. Les autochtones sont constitués de trois groupes de peuples : Les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Les Premières Nations se constituent de plus de 630 communautés. Les Inuits sont les peuples du nord canadien. Les Métis, eux, sont les descendants de l’union de certains européens avec des autochtones. Ces groupes ont tous une histoire, des origines et des modes de vie distincts, mais partagent une même philosophie globale et les mêmes déchirures néées de leur rencontre avec les européens.

    Dans les guerres qui ont opposé les Français aux britanniques, puis les américains (alliés aux français) aux britanniques, les autochtones ont joué un rôle crucial, qui a fait pencher la balance d’un côté ou l’autre, mais qui tourna dans tous les cas en leur défaveur. En 1609, Samuel De Champlain se joignit aux Algonquins et Hurons-Wendat, alliés contre les Mohawks (Kanien’kehá:ka, qui font partie de la confédération iroquoise Haudenosaunee), afin de consolider la position de la France dans le commerce des fourrures. Ces conflits prirent fin le 04 août 1701 avec le traité de La Grande Paix de Montréal. (source : l’encyclopédie canadienne)

    La plus grande catastrophe qui fut amenée par les colons était pourtant moins spectaculaire qu’un tir de mousquet ou qu’un éclat d’obus. Les européens amenèrent avec eux la rougeole, la tuberculose, la grippe, mais surtout la variole, qui ravagèrent les populations locales, pour qui ces agents pathogènes n’étaient pas connus et contre lesquels elles n’avaient aucune immunité.

    Lorsque les Européens commencent à débarquer sur les côtes des Amériques, les maladies épidémiques qu’ils apportent occasionnent une des plus grandes dépopulations dans l’histoire de l’humanité. (encyclopédie canadienne)

    Le 10 février 1763, la signature du traité de Paris mit fin à la guerre de Sept ans entre la France, la Grande-Bretagne et l’Espagne. Le traité marqua la perte des colonies françaises en Amérique du Nord. Ce fut le point de départ d’une accélération de la colonisation et de l’industrialisation massive du continent. Dans les guerres qui allaient opposer les autochtones aux britanniques, ces derniers n’hésitèrent pas à utiliser toutes les armes à leur disposition :

    Sir Jeffery Amherst, dirigeant de l’armée britannique, suggère au colonel Henry Bouquet d’infecter les couvertures des Premières Nations qu’ils combattent avec la bactérie de la variole. Il écrit : « Vous feriez bien d’essayer d’inoculer les Indiens au moyen de couvertures, en plus de tenter toute autre méthode qui pourrait servir à supprimer cette race facilement manipulable. » (Encyclopédie canadienne)

    La naissance des USA et l’expansion vers l’ouest allaient sans cesse repousser les autochtones et leur faire perdre leurs territoires ancestraux, presque sans contrepartie, ou par des accords qui ne furent pas respectés. La loi sur les indiens de 1876 (Indian Act) donna les pleins pouvoirs au gouvernement fédéral pour « gérer » les nations autochtones. Cette loi restreignait leurs libertés, annihilait leur culture, interdisait leurs moyens de gouvernances traditionnels et leurs cérémonies et rituels, puis aboutit à une ségrégation de fait par l’établissement de laissers-passers. Cette stratégie de génocide culturelle culmina avec la création des pensionnats autochtones, qui fondent l’objet de la journée nationale de vérité et de réconciliation. Ces établissements avaient pour but de « tuer l’indien dans l’enfant ». Ils visaient à assimiler les enfants autochtones à la culture européenne en détruisant leur culture, leur langage et leurs traditions, notamment en les séparant de leurs familles.

    Les méthodes employées par les hommes et femmes d’église qui étaient chargés de cette mission n’avaient rien de charitable : humiliations, coups et blessures, violences psychologiques, viols, meurtres. De 1831 à 1996, 130 pensionnats de ce type furent créés au Canada, où 150 000 enfants autochtones furent martyrisés. Plusieurs générations subirent, au-delà des blessures physiques, des traumas psychiques si violents qu’ils se transmettent encore de générations en générations. Si vous voyagez au Canada, vous trouverez à certains endroits d’étranges monticules de chaussures d’enfants : ce sont des monuments funéraires, érigés en souvenir des enfants disparus dans les pensionnats. On estime à 6000 le nombre d’enfants tués et de nombreux charniers sont encore découverts.

    Les autochtones ont été chassés de leurs territoires de chasse, de leurs forêts, forcés à adopter un mode de vie qui allait à l’encontre de leurs concepts. Ils payent encore aujourd’hui le prix de ce génocide : l’alcoolisme, les addictions, les violences, les accidents, les maladies, sont sur-représentés dans ces populations. Leur accès aux soins est moindre que le reste de la population (statistics Canada), du fait de l’éloignement mais aussi par une méfiance justifiée, comme l’a démontré en 2020 la mort de Joyce Echaquan, décédée à l’hôpital des suites d’une mauvaise prise en charge liée au racisme. Une affaire qui a bouleversé le Canada et le Québec, et conduit à l’adopation du Principe de Joyce, qui « requiert obligatoirement la reconnaissance et le respect des savoirs et connaissances traditionnelles et vivantes des autochtones en matière de santé ». (Attention, la vidéo contient des extraits qui peuvent heurter.)

    Partout au Canada, les membres des Premières Nations, les Inuits et les Métis font face à des disparités inacceptables en matière de santé. Du fait de l’héritage du colonialisme et du racisme systémique, ils sont plus susceptibles que les autres Canadiens et Canadiennes de vivre une pauvreté persistante et de l’insécurité alimentaire ainsi que de se buter à des obstacles au logement et à l’éducation – facteurs clés des maladies chroniques et autres problèmes de santé. (Association médicale canadienne)

    Dans les réserves, le taux de mortalité infantile (TMI) est de trois à sept fois plus élevé que la moyenne nationale. Le diabète de type II est deux à cinq fois plus répandu chez les Autochtones que dans l’ensemble de la population. L’état de santé des peuples autochtones est également affecté par les mauvaises conditions de logement, qui favorsient l’asthme ou la dépression.

    Que l’on soit immigré ou natif, il est facile de détourner le regard de ces problématiques gênantes. Mais on peut faire autrement. Il est possible de ne pas devenir « un colon de plus ». Ce n’est pas compliqué. Personne ne nous demande de nous flageller. Personne n’exige que nous inventions une machine à remonter le temps pour refaire l’histoire. Il s’agit d’ouvrir les yeux. De s’intéresser. D’écouter. De se faire le porte-parole de ces voix qui ont été réduites au silence pendant si longtemps. Il suffit de lire les livres qui traitent de ces sujets. De visiter les musées. De se rendre dans les lieux de mémoire et pourquoi pas, d’aller à la rencontre de ces populations. À Wendake, par exemple, où les Wendat ont établi un hôtel musée destiné à sensibiliser les touristes à ces questions. En se promenant dans Montréal ou Québec, vous trouverez des boutiques d’art autochtone, des lieux historiques. Le musée Stewart McCord de Montréal offre une bouleversante exposition permanente, « Voix autochtones », qui constitue un bon point de départ pour réfléchir au sujet et pour s’informer.

    Au mois d’août, la maison de la culture de mon quartier de Rosemont-La petite patrie offrait une exposition gratuite de peintures de l’artiste Algonquin Franck Polson, accompagné de poèmes de divers auteurices autochtones.

    Les opportunités existent, il suffit de les saisir. Et de ne plus relayer les biais, idées préconçues et préjugés qui participent au racisme systémique. La vision collective sur ces questions est en train de changer. Les programmes scolaires, notamment en histoire, ont été revus et les enfants canadiens apprennent désormais le récit des premiers peuples. En santé, nous l’avons vu, les lignes bougent.

    Momentum for Indigenous health training has progressed since the 2015 release of the final report of the Truth and Reconciliation Commission of Canada.  Specifically, this report, “Truth and Reconciliation Commission of Canada: Calls to Action,” calls for mandatory skills-based training in Indigenous health and intercultural competency in medical schools across Canada. (Academic medicine)

    Cette journée du 30 septembre symbolise ce renouveau, cette volonté de regarder en face les crimes qui ont été commis, avec l’espoir de créer une nation entière, unie, où la justice ne serait pas qu’un concept nébuleux. Le chemin sera long, comme en témoignent les défis actuels : racisme systémique, désintérêt ou aveuglement de la population générale, luttes pour les territoires traditionnels qui se heurtent aux intérêts économiques (pipelines, territoires traditionnels, de chasse et de pêche…), mais il mène vers un avenir plus prospère et fraternel. Il est encore temps de se rendre compte que nous avons beaucoup à apprendre des Premières Nations, et nous pencher sur leur vision hollistique de la vie et de l’Univers.

    Lorsque l’on devient citoyen du Canada, on prête un serment d’allégence. Ce serment se fait devant un juge, la main levée. Jusqu’en 2021, il n’y était pas fait mention des autochtones. Le projet de loi C-8 l’a modifié, afin d’ajouter :

    (…) je jure d’observer fidèlement les lois du Canada, y compris la Constitution, qui reconnaît et confirme les droits — ancestraux ou issus de traités — des Premières Nations, des Inuits et des Métis (…).

    La nouvelle formulation constitue « un changement extrêmement important, étant donné qu’il reconnaît que les droits des Autochtones sont protégés par la Constitution », a dit la sénatrice Margaret Dawn Anderson, marraine du projet de loi au Sénat.

    Cet article, le premier que je rédige en tant que citoyen Canadien, se veut un exemple de ce qu’il est possible de faire, concrètement, pour contribuer à la réconciliation. Un premier pas. Mais chaque pas compte.

    A noter : Le 30 septembre, tout le monde est invité à se vêtir en orange. Cela en l’honneur d’une survivante des pensionnats, Phyllis Webstad, de la Première nation Stswecem’c Xgat’tem. À l’âge de 6 ans, Phyllis a été contrainte par le gouvernement canadien à fréquenter un pensionnat. Pour son premier jour, elle était impatiente de porter son chandail orange vif offert par sa grand-mère, mais dès son arrivée, on le lui a immédiatement enlevé. Phyllis a déclaré : « La couleur orange m’a toujours fait penser à cela et au fait que mes sentiments ne comptaient pas, que personne ne s’en souciait et que j’avais l’impression de ne rien valoir. Nous tous, les petits enfants, nous pleurions, et personne ne s’en souciait. » (Cooperation Canada)

  • Ne jugez plus les personnes hypersensibles : mode d’emploi pour mieux les comprendre.

    Aujourd’hui, vous entendez beaucoup parler d’hypersensibilité. Tant mieux. Cela signifie que les recherches en neurosciences évoluent et que l’on comprend de mieux en mieux le cerveau humain (il reste cependant beaucoup de travail). L’hypersensibilité n’est pas une maladie, ce n’est pas une mode, ce n’est pas une vue de l’esprit : elle définit une construction cérébrale dans laquelle les perceptions d’un sujet à son environnement sont plus nombreuses et plus complexes. Les mécanismes physiologiques de l’hypersensibilité restent encore mal définis. Ainsi :

    Il n’existe pas encore de vision homogène de l’hypersensibilité à l’heure actuelle.

    Par contre, ses conséquences, elles, sont connues, et touchent trois sphères de la personnalité : les caractéristiques sensorielles, cognitives et émotionnelles.

    Une personne hypersensible va présenter plusieurs caractéristiques distinctes : les stimulis de l’environnement (bruit, odeurs, toucher) sont ressentis fortement. Au niveau cognitif, on dénote une attention accrue aux détails, un besoin de comprendre les choses en profondeur, et une tendance à réfléchir sans cesse (en clair, à se prendre la tête sans arrêt, voire à ruminer). Au niveau émotionnel, cela provoque une empathie élevée, un amalgame entre ses propres émotions et celles des autres, une intuition accrue, voire des pressentiments. Toutes ces caractéristiques génèrent une surexcitabilité qui induit une moins bonne résistance au stress, de la fatigue, voire de l’épuisement. Il est important de comprendre qu’il n’y a pas une personne hypersensible pareille qu’une autre, tout comme aucun être humain n’est tout à fait identique à un autre. Cela signifie qu’il existe différents degrés d’hypersensibilité et qui touchent plus ou moins ces différentes sphères. Mais il existe des traits communs, le premier étant que l’hypersensibilité est mal comprise et souvent confondue par l’entourage avec : une tendance à dramatiser, à exagérer, voire une victimisation. Une intolérance à la frustration, une fragilité, voire une faiblesse. Une chose reste certaine : les hypersensibles sont jugés, et ces jugements provoquent, précisément à cause de l’hypersensibilité, des dégâts psychologiques qui peuvent mener à l’anxiété généralisée, à la dépression, voire au suicide. En clair : les jugements affectent profondément la personne hypersensible, qui, lorsqu’elle ne connaît pas sa spécificité, va se juger elle-même et se croira folle, fragile, malade, ou tout cela à la fois, ce qui va impacter très fortement l’estime qu’elle aura d’elle-même. C’est ainsi que nous nous retrouvons avec des générations entières souffrant de troubles psychologiques, ce qui fait le bonheur des cabinets de psychiatrie, mais ne contribue pas au bon fonctionnement de la société. On estime le nombre d’hypersensibles à 15 à 30% de la population, selon les études. L’écart-type est important, néanmoins, c’est un nombre loin d’être négligeable.

    Ces jugements et fausses perceptions sont dommageables, tant pour la société que pour les personnes hypersensibles elles-mêmes. Car l’hypersensibilité est en réalité un super pouvoir ! Comme tout pouvoir, il possède son revers, un prix à payer. Mais il est injuste que les hypersensibles n’aient à subir que les conséquences néfastes sans pouvoir profiter des traits positifs de leur construction cérébrale. Et ces traits positifs sont nombreux : leur grand empathie, leur sens aigu du détail, leur perfectionnisme, leur volonté de comprendre et de chercher en font souvent des professionnels compétents, investis, curieux, efficaces. Leur sensibilité hors norme en fait souvent des personnes très créatives, qui s’expriment facilement dans un ou plusieurs domaines artistiques.

    L’hypersensible, une fois qu’il a découvert qu’il l’est, peut déjà se débarrasser d’un fardeau qui a pesé sur ses épaules depuis sont enfance : non, il n’est pas anormal, il n’est pas fou, il n’est pas malade. Il peut ensuite commencer sa reconstruction, avec l’aide de diverses thérapies ou aides. Cette étape va dépendre des dégâts qui ont été occasionnés. Moi, par exemple, j’ai passé plus de trente ans à me croire anormal et nul (oui, rien de plus, rien de moins), ce qui a saccagé mon estime de moi, invité le syndrome de l’imposteur et m’a conduit sur certaines routes sombres, et gâché pas mal d’opportunités. Il est compliqué de s’en sortir, mais ce n’est pas impossible (je vous ai parlé des bienfaits de l’hypnose dans un précédent article). Pour autant, certains schémas sont longs à déconstruire, la spirale de l’auto-sabotage n’est jamais très loin et il suffit de quelques déclencheurs pour vous faire reculer de plusieurs pas. Ces reculs sont durs à encaisser. Vous avez le sentiment que tout le travail que vous avez fait est fichu, que vous n’avez pas évolué, que vous retournez à la case départ. Hé bien, c’est faux. Ces reculs sont difficiles, oui, mais ils font partie du processus. Vous pouvez tout de même remarquer le changement. Ces reculs ne sont pas aussi violents, et durent pas aussi longtemps que par le passé. On ne va pas se mentir : c’est décourageant. Mais il ne faut pas baisser les bras, et surtout, il ne faut pas s’en vouloir. Souvenez-vous : parlez-vous avec bienveillance. Parlez-vous comme vous parleriez à un ami. Les hypersensibles, du fait de leur grande empathie, sont souvent des personnes vers qui les autres se tournent quand ça va mal… Pourquoi ne pas utiliser ce magnifique pouvoir sur vous-même ?

    Récemment, j’ai été grandement affecté par plusieurs critiques assassines, postées sur les réseaux sociaux, qui m’ont accusé de plagiat. Ainsi, différentes personnes ont prétendu que l’Histoire de Vertigéo n’était qu’un vulgaire copié-collé « idiot » d’autres œuvres de SF. Vertigéo a beau avoir atteint les 8500 exemplaires écoulés, les critiques positives ont beau être nombreuses et diffusées dans des journaux de portée nationale, voire internationale (Paris match), ces quelques critiques malveillantes m’ont profondément impacté. Elles m’ont relancé dans mes vieux schémas, m’ont fait du mal, m’ont donné envie de tout laisser tomber. Elles mont ramené vers le « je suis nul, je suis anormal, je suis un imposteur » dont j’essaie de me défaire avec tant d’énergie. C’est difficile à encaisser. Les critiques elles-mêmes s’accompagnent de la culpabilité de ne pas être capable de s’en détacher. Vous voyez le genre de cercle vicieux : S’en suivent les ruminations, les pensées négatives, l’emprise du côté obscur, qui déborde sur le cadre familial, amical, professionnel.

    Il est important, quand on se sait hypersensible, de construire des stratégies. Lorsque l’on se sait hypersensible, on peut agir sur la réception que l’on fait des stimulis : prendre du temps pour s’isoler brièvement, faire des exercices de respiration, pratiquer une activité physique régulière, prendre l’air et se promener dans la nature, se montrer attentif à son alimentation, à son sommeil, éviter les surstimulations (un paradoxe de l’hypersensible, sur lequel il y aurait beaucoup à dire), limiter sa consommation d’alcool, de caféine (ou autres substances), éviter les réseaux sociaux. Malgré tout, on reste humain, et parfois on ne se tient pas assez à ces stratégies, et le risque de dérapage n’est jamais loin.

    Mais l’hypersensible ne vit pas sur une île déserte. Son entourage a également un rôle à jouer, qui est primordial. Ce que je vous conseillerai en premier lieu, si vous faites face à un hypersensible en crise émotionnelle, ce serait de ne pas le juger. N’essayez pas de minimiser ses ressentis. N’essayez pas de le faire sortir de sa crise : c’est le meilleur moyen de l’y enfoncer. Et surtout, s’il-vous-plait, ne lui dites jamais : « c’est pas si grave, tu exagères, tu dramatises, ta réaction est disproportionnée » ou pire encore : « tu prends toujours tout mal, tu es ridicule, tu ne vas jamais changer », en bref, ne le catégorisez pas ! Il n’y a rien de pire. Si vous le faites, ne vous étonnez pas que ça se termine mal. Comprenez cela : non, il ne changera pas. Il ne peut pas modifier sa construction physiologique. Il ressentira toujours fortement une mauvaise critique (par contre, il peut apprendre à mieux en gérer les conséquences). Si vraiment vous n’arrivez pas à le supporter, posez-vous la question de la réalité de votre amitié envers cette personne… L’hypersensible en crise a besoin de vous. Ne le jugez pas. Soyez là, c’est tout, rien de plus. Montrez-lui que vous êtes là et que vous l’acceptez tel qu’il est. Un simple message du genre :

    Je ne peux pas me mettre à ta place, mais je vois que ça a l’air difficile. Je compatis, et je suis là pour toi. Courage.

    Une simple phrase comme celle-ci suffit à générer une force que vous ne soupçonnez même pas.

    En tant que personne hypersensible et auteur, j’ai écrit cet article pour vous aider à mieux comprendre ce qui se passe dans nos têtes. Quel impact peut avoir une critique malveillante et dans quel genre de boucle mentale négative cela peut me plonger, sans que ce soit une exagération ou une mise en scène. Comme pour tout, je crois beaucoup en la pédagogie et en l’éducation. Ce n’est qu’ainsi que nous pouvons changer les mentalités, et changer le regard sur les atypismes (d’ailleurs, je n’en ai pas parlé ici, mais l’hypersensibilité se double très souvent d’autres atypismes : HPI, TDAH, TSA, etc…).

    Si vous devez retenir une chose, ce serait ceci : Il en faut peu à l’hypersensible pour se retrouver une crise émotionnelle, mais il lui en faut également peu pour s’en sortir. Et vous pouvez facilement l’enfoncer ou bien l’aider.

    Deux liens parmi les dizaines disponibles, pour aller plus loin :

    https://www.css.ch/fr/clients-prives/ma-sante/corps/corps-merveille/hypersensibilite.html

    https://www.la-clinique-e-sante.com/blog/hypersensibilite/7-signes-meconnus

  • Citoyen Canadien : une nouvelle vie débute ici

    On voyage non pour changer de lieu, mais pour changer d’idées.

    Cette citation de Hippolyte Taine, philosophe Français du 19ème siècle, résume ce qui nous a motivés à changer de vie, il y a cinq ans. Cinq années qui nous ont menés depuis les terres de l’Ille-et-Vilaine jusqu’aux rives du majestueux fleuve Saint-Laurent.

    On nous a souvent demandé pourquoi on avait entrepris cette aventure. Pourquoi tout quitter, un nid tranquille dans une banlieue non moins tranquille, la sécurité de l’emploi, les enfants qui grandissaient tranquillement et les apéros du vendredi avec les voisins ? Est-ce qu’on était malheureux ? Est-ce qu’on n’aimait plus les expéditions à Saint-Malo, les huitres de Cancale, les musées de Rennes, les virées à Paris ou dans le sud, est-ce qu’on avait des reproches à faire à la France ? « La France, tu l’aimes ou tu la quitte », comme le veut le slogan d’un parti politique très en vogue ?

    Pour être honnêtes, on avait quelques reproches, c’est vrai. Mais tout le monde en a. Non, ce ne sont pas à cause de ces insatisfactions qu’on est partis. Ce qui nous a poussés aussi loin, ce n’est pas un mal-vivre : c’est le goût de l’aventure, le besoin d’élargir nos horizons. Le besoin de nous confronter à l’autre et à nous-mêmes, de prouver à nos enfants que le monde est vaste et divers. On avait 40 ans, on avait construit notre terrier. On aurait pu s’y terrer, en sécurité, mais on a préféré tout reconstruire ailleurs, de l’autre côté d’un océan.

    Quand j’annonçais ce projet, on me demandait si j’étais amoureux du Canada, et de Montréal. Quand je répondais : « Non, je ne connais pas ce pays, je n’y ai jamais mis les pieds, je n’ai vu Montréal qu’en photo », mes interlocuteurs restaient incrédules. Je n’oublierai jamais cette collègue toubib qui s’était exclamée : « T’es cinglé ! »

    Tout vendre, partir avec deux gamins et son chat sous le bras, pour un pays qu’on ne connaît pas, ça ne semble pas raisonnable, en effet. Mais moi et ma conjointe, on ne voit pas l’existence sous cet angle. On voulait partir. Un appel résonnait en nous, ça ne s’explique pas. On pouvait le faire, on en avait les moyens physiques et matériels. On voulait s’offrir cette expérience parce qu’on savait que si on ne la tentait pas, on le regretterait. On passerait le reste de notre vie à se demander : « Et si on l’avait fait ? Tu te souviens, quand on parlait de partir au Canada ? Comment serait notre vie ? » J’ai de nombreux défauts. Je suis impulsif et j’agis parfois sur des coups de tête. Mais il arrive que ces impulsions se révèlent bénéfiques. J’ai eu une chance incroyable, celle de me compléter avec ma conjointe sur le plan du tempérament. Elle est cartésienne, analytique. Je lui apporte le petit grain de folie nécessaire pour se dépasser, et elle m’amène la réflexion salutaire qui évite de se dépasser trop loin. L’envie était commune, mais c’est elle qui en a fixé les limites : « entendu, on tente le coup, mais uniquement si les conditions sont bonnes. »

    Les conditions en question se résumaient à deux emplois stables qui permettraient de vivre comme on le souhaitait : dans une grande ville, mais au sein d’un quartier familial, un petit village dans un grand ensemble. Sans voiture, avec un accès à la culture, et à tout ce qui nous manquait dans notre campagne bretonne. On s’est inscrits au salon Emploi Québec à Paris, sans présumer de ce qui se passerait. À cet instant, rien n’était sûr. En deux heures, notre existence a changé. On s’est vus offrir un emploi chacun (en réalité, plusieurs), car nos profils, la santé et l’informatique, étaient ultra-recherchés. On a signé, acceptant un statut de résident temporaire dont on ne mesurait pas les défis qu’il poserait. C’était parti, pour le pire ou le meilleur. Deux mois plus tard, on annonçait notre décision à nos familles, qui ont encaissé le choc tant bien que mal, et on s’est préparés pour un marathon dont on ne distinguait pas l’arrivée.

    Avec le recul, il vaut mieux de ne pas être conscient de tous les défis qui se posent lorsqu’on décide de changer de pays. Parce que ceux-ci pourraient vite devenir décourageants. Une immigration n’est jamais gagnée d’avance, même quand les conditions sont optimales. Le statut de résident temporaire nous octroyait une place de sous-citoyen que l’on n’avait pas mesurée. La découverte d’une nouvelle culture mobilise beaucoup de ressources psychologiques, plus que ce que l’on croit. L’adaptation au climat et à nouvel environnement sont fatigants, sans même parler du travail. La proximité imaginée avec les lointains cousins du Québec est justement cela : imaginaire. Le fait de partager une langue commune se révèle plus souvent un obstacle à l’intégration qu’une facilité. C’est un élément dont j’ai discuté avec d’autres immigrés français et nous sommes d’accord : rien n’est plus faux que d’imaginer le Québec comme un territoire français. La culture canadienne et à fortiori québécoise, l’état d’esprit, la psychologie, sont nord-américaines, pas européennes. Nous sommes latins, ils ne le sont pas. Il faut déconstruire certains apprentissages et accepter de nouvelles règles de fonctionnement. Il faut laisser son ego de côté. En bref, il faut repartir de zéro ou presque. C’est déstabilisant. C’est plus difficile que je ne le croyais. Et le Québec a ses propres particularités, qui ne facilitent pas toujours la vie de l’immigré, quelle que soit son origine.

    Six mois après notre arrivée, alors que je venais seulement de valider mes compétences professionnelles, la pandémie a frappé la planète, provoqué la fermeture des frontières et mis les soignants de soins critiques comme moi sur la première ligne d’une guerre étrange. Ce furent les deux années les plus difficiles. Est-ce que j’ai pensé certains jours que nous avions fait une erreur ? Oui. Est-ce que j’ai pleuré ? Oui. Est-ce que j’ai suggéré à ma conjointe de rentrer en France ? Oui. Mais on a tenu, tant bien que mal. J’y ai laissé des plumes, sous la forme du burn out et de la dépression. Mais ce n’est pas le Canada qui m’a fait mal : C’est la pandémie. Et ce ne sont pas les conditions de travail dans les hôpitaux de Montréal qui m’ont mis par terre (ce sont les mêmes qu’en France, à peu de choses près) : c’est le métier en lui-même, que j’exerçais depuis 15 ans et que je ne supportais plus. On est passé à travers la pandémie, recevant notre nouveau statut de résident permanent avec un réel soulagement. Ce nouveau statut améliorait notre situation, nous offrait de nouvelles perspectives, en plus de facilités administratives. La pandémie s’est terminée, et nous avons enfin pu découvrir notre nouvelle vie, dans sa totalité. Il ne nous a pas fallu longtemps pour réaliser à quel point les épreuves nous avaient changés, à quel point notre cellule familiale s’était soudée, et à quel point ces nouvelles idées que nous étions venus chercher, avaient propagées en nous une résilience nouvelle, un état d’esprit plus optimiste, un regard différent. J’ai pris la décision de quitter l’hôpital, et j’ai trouvé des opportunités professionnelles que je n’aurais jamais eues en France avec un diplôme de sciences infirmières. Le projet éducatif dans les écoles correspondait à ce que l’on souhaitait pour nos enfants. Ma conjointe pouvait évoluer et s’épanouir dans son emploi, sans jamais sentir le fait d’être une femme comme un obstacle ou une gêne. Peu à peu, Montréal s’est dévoilée sous un nouveau jour, notre réseau s’est développé. Nous avons exploré quelques parties du Québec, de l’Ontario, nous intéressant à l’histoire trouble de la Fédération canadienne.

    Je me souviens d’un jour en particulier, il n’y a pas si longtemps. Je marchais dans les rues de mon quartier et une vague de bonheur m’a submergé, sans que je m’y attende. Un sentiment d’émerveillement et de plénitude, comme seul peuvent le ressentir les hypersensibles. Soudain, je me sentais chez moi. C’était mon quartier. C’était ma ville. Non pas comme un concept de possession, mais comme un sentiment d’appartenance. J’ai su à cet instant que ça y était, je n’étais plus un maudit français égaré dans un autre pays, incertain de sa place. Ma place était là. Celle des miens également.

    Je mesure ma chance, celle d’avoir un emploi intéressant et bien payé, où je peux compter sur une équipe soudée dont chacun des membres apporte sa propre culture et sa propre vision du monde. Mes collègues viennent du Brésil, du Sénégal, d’Algérie, de Tunisie, de France, du Québec, du Chili, de Colombie. Autant de pays que l’on trouve en filigrane sous celui du Canada. J’échange par courriel avec des homologues des USA. Nous avons des amis Ukrainiens, de l’ouest et de l’est canadien, j’ai travaillé avec des Haïtiens, des Philippins. Quand on pique-nique au parc, on regarde des Indiens et des Sikhs jouer au cricket. À écouter parler des membres des Premières Nations, à s’intéresser à leur culture, à leur vie, on touche du doigt les questions coloniales autrement que dans les livres d’histoire. À force de côtoyer des personnes qui viennent d’horizons aussi variés, on décentre son propre point de vue. Le monde semble différent. Et c’est cela qui selon moi, fait la richesse du Canada. Ce n’est pas sans poser de nombreux défis. L’assimilation d’un grand nombre d’immigrés se heurte au communautarisme et aux réflexes réactionnaires. Ce pays est jeune, son identité est incertaine. Plusieurs problématiques datant de l’époque des premiers colons ne sont pas réglées. Mais c’est ce bouillonnement, ces mutations constantes, qui constituent sa force, et c’est cela que j’aime ici. Ce que je vois sur ce drapeau canadien, c’est la possibilité d’un autre monde, plus fraternel, plus tolérant. En ayant conscience que cette vision peut ne pas être partagée par d’autres. Que les défis sont nombreux, que rien n’est jamais gagné, ni acquis. en gardant en tête cette philosophie des autochtones, pour qui rien n’est jamais figé, pour qui l’Univers est un ensemble en mouvement perpétuel, dont nous faisons partie au même titre que tous les autres éléments qui le constituent.

    Hier, nous sommes devenus citoyens canadiens. C’était une grande journée. Ce ne sont pas les concpets de frontières, de nations, ou d’amour pour un drapeau au sens nationaliste du terme, qui en ont fait une grande journée. C’est la validation de notre projet, la récompense de notre persévérance, la preuve qu’écouter son intuition, se faire confiance et faire confiance aux siens, oser tenter, ce n’est pas être « cinglé ».

    Il nous revient à nous, comme à chaque immigré venu chercher ici une nouvelle existence, de faire une réalité de cette vision d’un monde plus fraternel.

  • Le Cyberpunk : Étude d’une contre-culture (1/4)

    Parmi les innombrables définitions possibles du Cyberpunk, voici la mienne (pourquoi pas, après tout, c’est mon site internet) :

    Le cyberpunk est un sous-genre de la Science-fiction, dans lequel des anti-héros et des hackers luttent contre des corporations surpuissantes dans des mégalopoles tentaculaires, sur fond d’hypertechnologie, d’implants cybernétiques, de drogues de synthèse et de cyberespace. Sans oublier la surveillance de masse.

    On y reviendra dans un autre article. Attachons-nous dans un premier temps à faire un peu d’histoire. Si l’on attribue la naissance du genre à William Gibson et son roman culte Neuromancer, le mot cyberpunk est en fait apparu pour la première fois en 1983, dans une nouvelle de Bruce Bethke publiée par le magazine Amazing Stories. Ce néologisme scintillera sur le devant de la scène avec un recueil de nouvelles dirigé par Bruce Sterling : Mozart en verres miroirs (1986). Rétrospectivement, on se rend compte que plusieurs textes majeurs de la SF avaient jeté les grandes lignes du genre avant même qu’il ne soit né : le génial Dr Adder (écrit 1972) de K.W. Jetter, Sur l’onde de choc de John Brunner (1975) ou Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques (1966) de Philip K. Dick, qui deviendra le monument cinématographique Blade runner (1982) sous la houlette de Ridley Scott. Puisque l’on cause cinéma, N.Y. 1997 de John Carpenter a aussi un côté cyberpunk, tout comme Robocop de Paul Verhoeven (1987). Si l’on déplace notre point de vue ethnocentré, on peut voir qu’Akira, œuvre majeure de cette mouvance, a été débuté par le mangaka Katsuhiro Otomo en 1982, soit deux ans avant la publication de Neuromancer. On pourrait d’ailleurs écrire cent pages sur les différences entre le cyberpunk oriental et occidental. Les films Testsuo et sa suite Testuso 2 : body hammer, présentent ainsi un cyberpunk très différent de celui de Matrix. Mais tout cela importe peu. Ce qui est intéressant, c’est de comprendre ce qui caractérise ce genre, ce qu’il signifie, et pourquoi il gagne en force alors même qu’il est mort, dans une fusion bizarre avec le chat de Schrödinger.

    Si l’on veut vraiment comprendre ce mouvement, il faut remonter plus en arrière, jusqu’aux années 50 et 60. Ces décennies furent marquées aux USA par une croissance économique fulgurante, un anticommunisme ultraviolent et une fascination pour la technologie, en particulier la fuséologie. C’était l’époque de la conquête spatiale, des missiles thermonucléaires, de la guerre froide. La peur de l’anéantissement et la chasse aux communistes se mêlait à un optimisme aussi délirant que bidon, aveugle à de nombreuses problématiques qui exploseraient à la fin des années 60 puis dans les années 70 : la ségrégation, le rôle de la femme dans la société, les laissés-pour-compte économiques, en bref, la face cachée du rêve américain, qui se révèlera pour de bon avec la Bérézina Vietnamienne. Cet optimisme béat coïncidait sur le plan de la science-fiction avec certains récits de space opera qui mettaient en scène de valeureux héros masculins blancs, qui transperçaient de leurs vaisseaux phalliques des systèmes planétaires lointains peuplés de sauvages dégénérés.

    No informed reader can doubt that allusions to colonial history and situations are ubiquitous features of early science fiction motifs and plots. (Aucun lecteur averti ne peut douter que les allusions au colonialisme sont omniprésentes dans les premiers motifs et intrigues de la science-fiction).

    John Rieder, Colonialism and the Emergence of Science Fiction.

    Pourtant, ces années furent aussi celles d’une contre-culture puissante qui trouva ses racines dans l’usage massif de drogues hallucinogènes (le LSD et le cannabis principalement, mais aussi la mescaline ou la psilocybine), un mode de vie alternatif, libéré du carcan d’une société patriarcale et pudibonde dans laquelle de nombreux jeunes américains et américaines ne se reconnaissaient pas. Le mouvement pour les droits civiques émergea lui aussi à la même époque, en compagnie du rock and roll et d’artistes qui détonnaient, comme Jimi Hendrix, Janis Joplin ou Jim Morrison. Cette ébullition culturelle et sociale fit apparaître des figures de légende comme Timothy Leary, prof de fac’ devenu gourou du LSD, ou des auteurs comme Jack Kerouac, William S. Burroughs, JG Ballard, Hunter S. Thompson, qui dynamitèrent la théorie du monomythe de Joseph Campbell. Ils n’écrivirent pas à proprement parler du cyberpunk, ni même de la SF (excepté Ballard), mais ils tapèrent sans le savoir les premières lignes de code du genreà venir. Il est d’ailleurs fascinant de réaliser que c’est à San Francisco, terre des hippies et du power flower, que la tech allait également trouver son berceau : c’est bien là-bas que les premiers ordinateurs furent développés, dans un élan utopique volontiers halluciné, qui a viré au 21ᵉ siècle à la dystopie pure et dure.

    Dans les années 80, Ronald Reagan aux USA et Margaret Thatcher en Grande-Bretagne mirent en place des politiques économiques ultra-libérales, fondées sur la dérégulation des marchés et le dynamitage des services publics. Ces gouvernances permirent la naissance de véritables empires technologiques et commerciaux, mais creusèrent en parallèle le lit d’inégalités sociales dignes du 19ᵉ siècle. Le cyberpunk est le fruit de l’accouplement monstrueux, à travers le filtre de la science-fiction, de l’optimisme chimique et créatif du flower power et de l’égoïsme décomplexé des années 80.

    Le cyberpunk s’émancipait de l’optimisme aveugle des années 50, balançait aux toilettes du 42ème étage (42, avez-vous la ref ?) les récits flamboyants de space opera qui se situaient loin dans le temps et l’espace, pour recentrer l’action sur le sol de mégacités rongées par le vice et les drogues de synthèse, et nous raconter un futur immédiat. Les protagonistes de ces récits n’ont rien d’admirable ; ce sont des anti-héros blasés, cyniques, calculateurs, qui réfléchissent toujours à leur intérêt particulier avant de prendre une décision. C’est un futur sans avenir, le célèbre No future du mouvement punk.

    Johnny Silverhand, guitariste punk / terroriste de gauche, héros du jeu vidéo Cyberpunk77 tiré du jeu de rôle Cyberpunk 2020 de Mike Pondsmith, incarné par Keanu Reeves, qui interpréta Neo, hacker et élu dans le film Matrix inspiré de Neuromancer. Vous suivez ?

    Les ponts entre la littérature et cinéma, les comics et mangas, puis les jeux vidéo et finalement les arts plastique et numérique, sont particulièrement visibles dans le cyberpunk. Ce dernier a vite cessé d’exister comme genre littéraire pour évoluer comme une véritable contre-culture. C’est pour cela que lorsque Alain Damasio affirme que le cyberpunk est mort, il a raison, mais pas tout à fait.

    Nous sommes devenus le cyberpunk, nous vivons en dystopie. La réalité est que les corpos sont en train de gagner. Quand je regarde Elon Musk, je vois un geek d’extrême droite qui mélange fiction et réalité dans un brouillard mental et technologique inédit. Les investisseurs, conseils d’administration et cabinets de conseil dictent leurs règles aux gouvernements, qui cherchent avant tout à rassurer les marchés. Les pollueurs et les marchands d’armes font tourner le monde. Ils vendent des clips publicitaires de green washing et de respect des droits de l’homme, persuadent leur auditoire que rouler en voiture électrique va sauver le monde, en braquant les projecteurs loin de Kowelsi et des enfants mineurs de cobalt. Les corpos ont accaparé le langage de la SF et l’art de la narration, et ce langage fonctionne si bien, est si bien ancré en nous (depuis La poétique d’Aristote, écrit en 335 avant JC), qu’une majorité de moins en moins silencieuse y adhère de plus en plus fortement. Le cyberpunk devait accompagner la grande révolution, il a finalement créé une esthétique de l’aliénation. En cela, je rejoins Alain Damasio. Par contre, peut-être, car je ne suis pas de la même génération, je n’y ai jamais trouvé la promesse d’un futur émancipateur, comme pourrait le faire par exemple Sabrina Calvo. J’ai toujours vu dans le cyberpunk l’aboutissement d’un monde égoïste et cynique, la défaite de la solidarité, la victoire finale d’un système implacable destiné à asservir la planète et les espèces. De ce point de vue, le cyberpunk n’est pas mort, au contraire, il ne fait que commencer (désolé si je vous casse le moral). Quand les milliardaires font construire des abris antiatomiques de luxe au fin fond du Montana, privatisent l’espace, et réfléchissent aux différents moyens de vaincre la mort, on se dit que la réalité va toujours plus vite que la fiction. Je ne vous l’avais pas dit : le pessimisme, c’est vachement cyberpunk.

    Je vous reviens bientôt avec trois autres articles qui poursuivront l’exploration du genre.