Depuis 2021, le 30 septembre est un jour férié dans l’ensemble du Canada. Il s’agit de la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation.
Cette journée est l’occasion de rendre hommage aux enfants autochtones qui n’ont jamais pu retourner chez eux et aux survivants des pensionnats ainsi qu’à leurs familles et leurs communautés. La commémoration publique de l’histoire tragique et douloureuse des pensionnats et de leurs séquelles durables est un élément essentiel du processus de réconciliation. (https://www.canada.ca/fr/patrimoine-canadien/campagnes/journee-nationale-verite-reconciliation.html)
La réalité est implacable : À la suite de l’occupation de l’Amérique par les Européens, environ 90 % de la population autochtone (70 millions d’êtres humains) a été décimée par les maladies, le travail forcé, les déplacements de population, les guerres et la famine. (Le génocide des Amériques – Résistance et survivance des peuples autochtones.) Pour que vous compreniez mieux ces questions complexes, je vous propose de remonter dans le temps.
Les vikings furent les premiers navigateurs à atteindre les côtes de l’Amérique du Nord, il y a 1000 ans. Bien avant que Jacques Cartier n’explore l’embouchure du Saint-Laurent, ou que Samuel De Champlain ne débarque avec les premiers colons Français sur ce qui deviendrait la ville de Québec. Mais tous ces voyageurs n’arrivèrent pas sur un territoire vierge. De nombreux peuples vivaient déjà sur ce qui deviendrait le Canada et les USA, même si le continent américain fut le dernier à être occupé par les humains. Arrivées depuis l’Asie par le détroit de Béring il y a environ 14 000 ans, ces populations s’étaient établis le long des fleuves et des lacs, de la côte pacifique jusqu’à la façade atlantique. Ils vivaient en suivant une philosophie et des concepts diamétralement opposés à ceux des européens. Certains étaient nomades, d’autres sédentaires, mais tous suivaient une vision de l’existence commune, basée sur six axes interdépendants (que les neurosciences commencent à explorer).


Les peuples autochtones furent d’abord appelés « indiens », car les européens pensaient débarquer en Inde. Ils cherchaient en effet une route plus rapide vers les épices et autres richesses de cette région, ainsi qu’un accès facilité vers le Japon et la Chine. Aujourd’hui, le terme « indien » est insultant et ne doit plus être utilisé. Les autochtones sont constitués de trois groupes de peuples : Les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Les Premières Nations se constituent de plus de 630 communautés. Les Inuits sont les peuples du nord canadien. Les Métis, eux, sont les descendants de l’union de certains européens avec des autochtones. Ces groupes ont tous une histoire, des origines et des modes de vie distincts, mais partagent une même philosophie globale et les mêmes déchirures néées de leur rencontre avec les européens.
Dans les guerres qui ont opposé les Français aux britanniques, puis les américains (alliés aux français) aux britanniques, les autochtones ont joué un rôle crucial, qui a fait pencher la balance d’un côté ou l’autre, mais qui tourna dans tous les cas en leur défaveur. En 1609, Samuel De Champlain se joignit aux Algonquins et Hurons-Wendat, alliés contre les Mohawks (Kanien’kehá:ka, qui font partie de la confédération iroquoise Haudenosaunee), afin de consolider la position de la France dans le commerce des fourrures. Ces conflits prirent fin le 04 août 1701 avec le traité de La Grande Paix de Montréal. (source : l’encyclopédie canadienne)

La plus grande catastrophe qui fut amenée par les colons était pourtant moins spectaculaire qu’un tir de mousquet ou qu’un éclat d’obus. Les européens amenèrent avec eux la rougeole, la tuberculose, la grippe, mais surtout la variole, qui ravagèrent les populations locales, pour qui ces agents pathogènes n’étaient pas connus et contre lesquels elles n’avaient aucune immunité.
Lorsque les Européens commencent à débarquer sur les côtes des Amériques, les maladies épidémiques qu’ils apportent occasionnent une des plus grandes dépopulations dans l’histoire de l’humanité. (encyclopédie canadienne)
Le 10 février 1763, la signature du traité de Paris mit fin à la guerre de Sept ans entre la France, la Grande-Bretagne et l’Espagne. Le traité marqua la perte des colonies françaises en Amérique du Nord. Ce fut le point de départ d’une accélération de la colonisation et de l’industrialisation massive du continent. Dans les guerres qui allaient opposer les autochtones aux britanniques, ces derniers n’hésitèrent pas à utiliser toutes les armes à leur disposition :
Sir Jeffery Amherst, dirigeant de l’armée britannique, suggère au colonel Henry Bouquet d’infecter les couvertures des Premières Nations qu’ils combattent avec la bactérie de la variole. Il écrit : « Vous feriez bien d’essayer d’inoculer les Indiens au moyen de couvertures, en plus de tenter toute autre méthode qui pourrait servir à supprimer cette race facilement manipulable. » (Encyclopédie canadienne)
La naissance des USA et l’expansion vers l’ouest allaient sans cesse repousser les autochtones et leur faire perdre leurs territoires ancestraux, presque sans contrepartie, ou par des accords qui ne furent pas respectés. La loi sur les indiens de 1876 (Indian Act) donna les pleins pouvoirs au gouvernement fédéral pour « gérer » les nations autochtones. Cette loi restreignait leurs libertés, annihilait leur culture, interdisait leurs moyens de gouvernances traditionnels et leurs cérémonies et rituels, puis aboutit à une ségrégation de fait par l’établissement de laissers-passers. Cette stratégie de génocide culturelle culmina avec la création des pensionnats autochtones, qui fondent l’objet de la journée nationale de vérité et de réconciliation. Ces établissements avaient pour but de « tuer l’indien dans l’enfant ». Ils visaient à assimiler les enfants autochtones à la culture européenne en détruisant leur culture, leur langage et leurs traditions, notamment en les séparant de leurs familles.

Les méthodes employées par les hommes et femmes d’église qui étaient chargés de cette mission n’avaient rien de charitable : humiliations, coups et blessures, violences psychologiques, viols, meurtres. De 1831 à 1996, 130 pensionnats de ce type furent créés au Canada, où 150 000 enfants autochtones furent martyrisés. Plusieurs générations subirent, au-delà des blessures physiques, des traumas psychiques si violents qu’ils se transmettent encore de générations en générations. Si vous voyagez au Canada, vous trouverez à certains endroits d’étranges monticules de chaussures d’enfants : ce sont des monuments funéraires, érigés en souvenir des enfants disparus dans les pensionnats. On estime à 6000 le nombre d’enfants tués et de nombreux charniers sont encore découverts.
Les autochtones ont été chassés de leurs territoires de chasse, de leurs forêts, forcés à adopter un mode de vie qui allait à l’encontre de leurs concepts. Ils payent encore aujourd’hui le prix de ce génocide : l’alcoolisme, les addictions, les violences, les accidents, les maladies, sont sur-représentés dans ces populations. Leur accès aux soins est moindre que le reste de la population (statistics Canada), du fait de l’éloignement mais aussi par une méfiance justifiée, comme l’a démontré en 2020 la mort de Joyce Echaquan, décédée à l’hôpital des suites d’une mauvaise prise en charge liée au racisme. Une affaire qui a bouleversé le Canada et le Québec, et conduit à l’adopation du Principe de Joyce, qui « requiert obligatoirement la reconnaissance et le respect des savoirs et connaissances traditionnelles et vivantes des autochtones en matière de santé ». (Attention, la vidéo contient des extraits qui peuvent heurter.)
Partout au Canada, les membres des Premières Nations, les Inuits et les Métis font face à des disparités inacceptables en matière de santé. Du fait de l’héritage du colonialisme et du racisme systémique, ils sont plus susceptibles que les autres Canadiens et Canadiennes de vivre une pauvreté persistante et de l’insécurité alimentaire ainsi que de se buter à des obstacles au logement et à l’éducation – facteurs clés des maladies chroniques et autres problèmes de santé. (Association médicale canadienne)
Dans les réserves, le taux de mortalité infantile (TMI) est de trois à sept fois plus élevé que la moyenne nationale. Le diabète de type II est deux à cinq fois plus répandu chez les Autochtones que dans l’ensemble de la population. L’état de santé des peuples autochtones est également affecté par les mauvaises conditions de logement, qui favorsient l’asthme ou la dépression.
Que l’on soit immigré ou natif, il est facile de détourner le regard de ces problématiques gênantes. Mais on peut faire autrement. Il est possible de ne pas devenir « un colon de plus ». Ce n’est pas compliqué. Personne ne nous demande de nous flageller. Personne n’exige que nous inventions une machine à remonter le temps pour refaire l’histoire. Il s’agit d’ouvrir les yeux. De s’intéresser. D’écouter. De se faire le porte-parole de ces voix qui ont été réduites au silence pendant si longtemps. Il suffit de lire les livres qui traitent de ces sujets. De visiter les musées. De se rendre dans les lieux de mémoire et pourquoi pas, d’aller à la rencontre de ces populations. À Wendake, par exemple, où les Wendat ont établi un hôtel musée destiné à sensibiliser les touristes à ces questions. En se promenant dans Montréal ou Québec, vous trouverez des boutiques d’art autochtone, des lieux historiques. Le musée Stewart McCord de Montréal offre une bouleversante exposition permanente, « Voix autochtones », qui constitue un bon point de départ pour réfléchir au sujet et pour s’informer.

Au mois d’août, la maison de la culture de mon quartier de Rosemont-La petite patrie offrait une exposition gratuite de peintures de l’artiste Algonquin Franck Polson, accompagné de poèmes de divers auteurices autochtones.






Les opportunités existent, il suffit de les saisir. Et de ne plus relayer les biais, idées préconçues et préjugés qui participent au racisme systémique. La vision collective sur ces questions est en train de changer. Les programmes scolaires, notamment en histoire, ont été revus et les enfants canadiens apprennent désormais le récit des premiers peuples. En santé, nous l’avons vu, les lignes bougent.
Momentum for Indigenous health training has progressed since the 2015 release of the final report of the Truth and Reconciliation Commission of Canada. Specifically, this report, “Truth and Reconciliation Commission of Canada: Calls to Action,” calls for mandatory skills-based training in Indigenous health and intercultural competency in medical schools across Canada. (Academic medicine)
Cette journée du 30 septembre symbolise ce renouveau, cette volonté de regarder en face les crimes qui ont été commis, avec l’espoir de créer une nation entière, unie, où la justice ne serait pas qu’un concept nébuleux. Le chemin sera long, comme en témoignent les défis actuels : racisme systémique, désintérêt ou aveuglement de la population générale, luttes pour les territoires traditionnels qui se heurtent aux intérêts économiques (pipelines, territoires traditionnels, de chasse et de pêche…), mais il mène vers un avenir plus prospère et fraternel. Il est encore temps de se rendre compte que nous avons beaucoup à apprendre des Premières Nations, et nous pencher sur leur vision hollistique de la vie et de l’Univers.
Lorsque l’on devient citoyen du Canada, on prête un serment d’allégence. Ce serment se fait devant un juge, la main levée. Jusqu’en 2021, il n’y était pas fait mention des autochtones. Le projet de loi C-8 l’a modifié, afin d’ajouter :
(…) je jure d’observer fidèlement les lois du Canada, y compris la Constitution, qui reconnaît et confirme les droits — ancestraux ou issus de traités — des Premières Nations, des Inuits et des Métis (…).
Cet article, le premier que je rédige en tant que citoyen Canadien, se veut un exemple de ce qu’il est possible de faire, concrètement, pour contribuer à la réconciliation. Un premier pas. Mais chaque pas compte.


A noter : Le 30 septembre, tout le monde est invité à se vêtir en orange. Cela en l’honneur d’une survivante des pensionnats, Phyllis Webstad, de la Première nation Stswecem’c Xgat’tem. À l’âge de 6 ans, Phyllis a été contrainte par le gouvernement canadien à fréquenter un pensionnat. Pour son premier jour, elle était impatiente de porter son chandail orange vif offert par sa grand-mère, mais dès son arrivée, on le lui a immédiatement enlevé. Phyllis a déclaré : « La couleur orange m’a toujours fait penser à cela et au fait que mes sentiments ne comptaient pas, que personne ne s’en souciait et que j’avais l’impression de ne rien valoir. Nous tous, les petits enfants, nous pleurions, et personne ne s’en souciait. » (Cooperation Canada)















