En tant qu’auteur, il n’est pas compliqué d’établir un constat assez triste : ce n’est pas facile de vendre un bouquin de SF en France.
Posons d’emblée la question qui fâche : est-ce que le genre en lui-même n’intéresse pas, et de ce fait, condamne d’emblée tout projet estampillé science-fiction? La SF a pourtant un public en France. Les films, BD, mangas, comics, jeux vidéo et séries cartonnent ! Il existe une réelle appétence pour le genre, et une vraie culture, ancrée depuis des années. Ravage de Barjavel, était inscrit dans les programmes scolaires et a été pour de nombreux gamins la porte d’entrée dans le genre (ce fut mon cas). Est-ce que vous connaissez le roman L’anomalie, de Hervé Le Tellier ? Prix Goncourt 2020, il s’agit de l’un des plus gros succès littéraires de tous les temps (plus de 1 millions d’exemplaires vendus, deuxième meilleur score pour un prix Goncourt derrière L’amant de Marguerite Duras). Savez-vous qu’il s’agit d’un roman de SF ? Son intrigue se base sur la théorie de la simulation, imaginée entre autres par le philosophe Nick Bostrom, et que l’on trouve à la base d’œuvres comme Matrix ou Existenz (ou Neuromancien, et même NeuroNext). Voilà ce que déclarait l’auteur dans une interview donnée à Numérama :
Ce que j’ai voulu proposer avant tout, c’est une expérience de pensée : qu’est-ce que je ferais si j’étais confronté à moi-même ? C’est la science-fiction qui permet ce questionnement. Être matériellement confronté à soi-même suppose qu’il se passe un événement avec de la science et de la fiction. Cette question est même déjà présente dans la science-fiction — Philip K Dick, Lovecraft, HG Wells ont créé des univers où les questions sont philosophiques et que tout le monde peut se poser.
Je vous mets pourtant au défi de trouver la moindre allusion à ce terme dans les communiqués de presse de l’éditeur. Au contraire, le terme science-fiction semble soigneusement évité, contourné. Soumission de Houellebecq ? Même constat: le terme science-fiction n’apparaît nulle part dans la communication autour du roman (médiocre selon moi, mais c’est un autre débat). Savez-vous que Actes Sud a développé une collection dédiée à la science-fiction ? Et savez-vous comment ils l’ont appelée ? « Exofictions ». On y trouve des romans écrits par certaines des meilleurs plumes francophones, comme Laurent Gaudé (Chien 51). La novlangue fait tout ce qu’elle peut pour qu’on ne parle pas de SF : ce sont des « romans d’anticipation », des « décodages du futur », des « études post-modernistes », des « récits alternatifs ». Des « exofictions ». Jamais, surtout pas de la science-fiction.
Je me pose une autre question : comment les auteurices et éditeurices français se positionnent-ils sur ce marché ? Si je vais voir le catalogue de la collection Exofictions de Actes sud, mis à part Laurent Gaudé et son Chien 51, voici les auteurs qu’on peut trouver : Kim Stanley Robinson, Hugh Howey, Masaki Yamada, James S. A. Corey, Liu Cixin, Vladimir Sorokine, etc… Des traductions, donc. Catherine Dufour a publié son dernier roman (Les Champs de la Lune) chez Robert Laffont dans sa collection dédiée au genre, qui s’appelle « Ailleurs et demain ». Mais à part cette géante de l’écriture française, on ne trouve chez Robert Laffont pour l’essentiel que des traductions : Dan Simmons, Franck Herbert, Ursula K. Le Guin, Arthur C. Clarke. Albin Michel a relancé il y a quelques années sa collection de l’imaginaire avec Albin Michel imaginaire, qui publie pas mal d’auteurices français(e)s, mais cet éditeur fait figure d’exception. Pour les écrivains français, à part Albin Michel, il ne semble pas exister d’autres options que de passer par les éditeurs indépendants ou par l’auto-édition. Ce n’est pas sale, mais ça pose question. Parce que forcément, leur visibilité restera limitée.
L’autre jour, je me suis rendu dans une librairie, pour constater qu’une fois encore, Le seigneur des anneaux était rangé au rayon science-fiction, entre Stephen King et Asimov. Je me suis dit qu’on n’était pas sortis des ronces (Tolkien c’est de la fantasy, King du fantastique). Si on jette un œil au top des ventes en SF, on constate que les auteurs français qui émergent sont au nombre de trois (et sont tous des hommes blancs, pensez-en ce que vous voulez) : Barjavel, Werber, Damasio. Sorti de ça, c’est un raz-de-marée anglo-saxon. Pourtant, l’un des fondateurs du genre, Jules Verne, était français. Le tout premier prix Goncourt fut attribué à un roman de SF, Force ennemie (John-Antoine Nau). Le festival des Utopiales a rassemblé 153 000 visiteurs en 2024 (plus de 141 538 en 2023) ! Le jeu vidéo français Stray (BlueTwelve Studio), a remporté le prix du meilleur jeu indépendant 2022 aux Game Awards. La BD se porte bien, comme le montrent plusieurs succès récents (dont Vertigéo, merci à vous !!) ou la bonne santé du magazine Métal hurlant. En France, donc, la SF cartonne, oui ! Mais dans ce cas, pourquoi ce désamour pour les auteurices du cru ? Pourquoi tant d’éditeurs indépendants sont-ils au bord du gouffre (Les moutons électriques) ou ont-il échappé in extremis au désastre? (Actu SF). Pourquoi tant d’auteurs et autrices très populaires (Émilie Querbalec, Floriane Soulas, Sabrina Calvo, Laurent Genefort, etc… ), ne bénéficient pas d’une couverture médiatique digne de leur statut et restent cantonnées aux magazines ou salons spécialisés ? Pourquoi les auteurices françaises ne mériteraient-elles pas le même respect que leurs homologues anglo-saxons ? Pourquoi l’armée recrute des auteurs de SF pour réfléchir à l’avenir des conflits, de la géopolitique et des technologies futures, mais qu’on ne les invite pas à la radio ou sur les plateaux TV pour parler de ces questions (je ne dis pas que c’est forcément souhaitable) ? Pourquoi, lorsque je pose la question aux innombrables et influents lecteurs et chroniqueurs sur Instagram, disent-ils tous et toutes qu’ils ne lisent pas de SF, et que ça ne les intéresse pas ? Alors qu’ils en consomment, très probablement. Mais sous un autre nom, et sans le savoir.
Une de mes pistes de réflexion est que c’est le terme « Science-fiction » qui pose problème. Qu’est-ce qui s’y rattache ? Quelle image est-ce que ça renvoie ? Est-ce que pour le grand public, la SF, ce sont des histoires d’aliens et de vaisseaux spatiaux destinées à un lectorat immature (c’est peu ou prou ce que disait récemment Nicolas Martin en interview à la salle 101) ? Ou au contraire, des récits techniques et trop complexes, dans lesquels les sciences dures se mêlent à la philosophie de pointe ?
Je n’ai pas de réponse. Je me dis qu’une manière de sortir enfin cette littérature du ghetto où elle végète serait de dynamiter les frontières du genre, et arrêtant de parler de science-fiction. De présenter ces livres comme des livres, tout court, avant de les présenter comme des livres de SF. Peut-être le milieu lui-même devrait cesser de se plaindre sans arrêt de sa place dans l’ombre, alors qu’il semble parfois la cultiver en préservant l’entre soi. Je vais finalement poser la question qui fâche : à qui profite cette peur ? Est-ce que certains acteurs influents du milieu n’ont pas envie de risquer leur place dominante, au cas où la SF s’exposerait au grand jour ? À la question, « Qui a peur de la SF française », la réponse pourrait-elle être : La SF Française ?
Au vu des polémiques qui agitent en permanence le fandom (dont je ne fais pas partie), quand on observe tout cela de l’extérieur, on est en droit de poser la question.

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