Avertissement : cet article est anxiogène, surtout si vous souffrez d’éco anxiété.
Est-ce que vous décodez le schéma narratif du réchauffement climatique (RC) ? En premier lieu, il s’agissait de nier son existence. Le rapport Meadows (1972) a été gardé sous silence autant que possible, et plus d’études étaient publiées sur le sujet , allant toutes dans le même sens, et plus leurs auteurs, les scientifiques et tous ceux qui prenaient leur parti étaient moqués, décrédibilisés, tournés en ridicule par certains politiciens et certains médias, qui n’avaient aucun intérêt à se préparer au pire (j’y reviendrai plus tard).
Lorsqu’il est devenu impossible de nier l’existence du RC, le narratif s’est adapté, le reconnaissant mais minimisant ses effets ou promettant toutes sortes de gadgets qui le moment venu, rétabliraient la situation d’un coup de baguette magique. L’étape suivante a été de valider la gravité de ses effets, mais en niant la responsabilité du système capitaliste, et en affirmant que le RC était d’origine naturelle et qu’il évoluait par cycles.
On est en juillet 2026, et il a fait plus chaud à Nantes que dans certaines parties du Sahara (relisez cette phrase). Il a suffit de quelques jours pour rendre impossible de ne pas reconnaître la réalité du RC, et le rôle déterminant des activités humaines sur ses effets apocalyptiques. Le narratif a encore dû s’ajuster. Il l’a fait avec brio, comme d’habitude. Il est difficile de ne pas s’émerveiller devant la toute puissance de ce discours protéiforme, capable de s’adapter à tout en permanence, de créer des dérivatifs quand nécessaire, et si besoin de désigner des boucs-émissaires. Le schéma narratif du système capitaliste est une sorte de T-1000 invulnérable qui change sans cesse de forme, absorbe toutes les contradictions et tous les arguments pour les transformer en armes réthoriques. Le responsable de tout cela, le bouc-émissaire en question était facile à trouver : c’est vous. C’est nous tous, en tant qu’individus. Vous êtes responsables dès lors que vous possédez une voiture, que vous prenez l’avion, que vous mangez de la viande, que vous utilisez la clim’, etc…
Si vous n’aviez pas encore compris, vous êtes à la fois un public cible, un produit, et le coupable idéal pour tout ce qui ne fonctionne pas. On vous a fait miroiter depuis votre plus jeune âge les mille et une merveilles d’un système basé sur une croissance économique sans fin, qui vous assurerait le confort et la prospérité pour toujours, en échange de votre asservissement et de votre participation active à ce qui n’a toujours été, en définitive, qu’une gigantesque braderie. Le produit, c’était vous, nous, les animaux, la flore, la planète elle-même. Il faut recontextualiser : au sortir de deux Guerres mondiales et d’une pandémie dévastatrice, l’Europe et une grande partie du monde était ravagée, un véritable champs de ruines dont le traumatisme s’est perpétué sur plusieurs générations. Le progrès technologique devait assurer l’émancipation globale. Mais il y avait un piège, une astérisque qui ramenait à une clause écrite en tout petits caractères en bas de page : ce progrès se basait sur un système économique construit sur le concept d’une croissance infinie, alors que les ressources alimentant cette croissances ne l’étaient pas. Je ne suis pas Marxiste, mais ce bon vieux Karl avait vu le loup et écrit que les contradictions internes au capitalisme provoqueraient sa propre destruction. Sauf que, ceux à qui profite ce système n’ont aucun intérêt à ce qu’il s’écroule, et conscients eux aussi que l’équilibre serait impossible à maintenir, ils ont trouvé la parade ultime : La construction d’une fiction, à la fois crédible et pas trop déplaisante. C’est le fameux rêve américain, qui vous fait croire que le libéralisme sans limites permet à tout un chacun de devenir milliardaire et vivre à Dubaï s’il devient la meilleure version de lui-même et travaille fort.
L’important à comprendre, c’est que ce système ne s’arrêtera jamais de lui-même. Il y a trop d’intérêts en jeu et quand bien même la survie de chacun sera menacée (ce qui est déjà le cas. Le RC cause déjà des morts par milliers), il est impensable que les responsables s’assoient autour d’une table et mettent un terme à ce massacre. Pourquoi croyez-vous qu’on assiste au contraire à un coup de manivelle inédit vers l’autoritarisme, la restrictions des libertés et le contrôle des populations ? Parce que le système sait que la plus grande menace est sa propre nature. C’est Chronos (Saturne) qui dévore ses enfants. Son narratif est si puissant qu’il nous transforme en relecteurs, défenseurs et rédacteurs volontaires, bénévoles et plus ou moins conscients de son message (un peu comme les agents Smith du film Matrix). Il suffit de parcourir les commentaires des RS. Chacun accuse son voisin de ne pas en faire assez pour sauver le climat, tout en postant des Like sur les post de célébrités qui sillonnent le monde en jet privé. Les jets privés sont utilisés par 0.003$ de la population, mais chacun de ces vols est 5 à 14 fois plus polluant qu’un vol commercial. Salaud de fonctionnaire qui prend l’avion pour ses vacances ! Salaud d’employé de classe moyenne qui installe une clim’ ! Salaud de pauvre qui laisse couler l’eau quand il se brosse les dents ! La même personne va ensuite traiter de salaud le cycliste qui réclame 2% de chaussée, parce que ça le gêne pour garer sa bagnole. La dissonance cognitive a disparu depuis longtemps : nous sommes schizophrènes.
Il faut aussi évoquer l’éthnocentrisme de ces mêmes commentateurs, qui ordonnent maintenant à tout un chacun de ne plus voyager ni consommer. Après avoir pillé les ressources du Sud pendant des siècles, dévastant l’environnement, exploitant les enfants, favorisant guerres et dictatures pour assurer le confort de leurs populations aveugles, les États les plus riches somment à présent aux populations anciennement asservies de se comporter de manière « responsable », pour le bien commun. Tous ces travailleurs immigrés qui travaillent pour subvenir aux besoins de leurs familles restées au bled, subissant au passage le racisme de plus en plus décomplexé de leurs collègues, sont mal vus de rentrer chez eux en avion pour les vacances, de s’acheter une grosse voiture, ou de faire des selfies devant un Starbucks avec le dernier I-phone, au nom de la décence et du respect de l’environnement.
Pour finir, à votre avis, qui va payer le coût du RC ? Il va probablement tous nous exterminer, mais un peu plus lentement qu’une apocalypse nucléaire. Il va d’abord y avoir des dégâts, qui vont engendrer des coûts faramineux. Dans un rapport de 2024, le directeur parlementaire du budget du Canada calculait que le PIB du Canada reculerait de 2,5% d’ici 2050 par le seul effet du RC. Nos pays sont endettés, souffrent de crises structurelles, croulent sous le poids des retraites et de la prise en charge des personnes âgées, et les guerres les obligent à investir dans le militaire. Qui va payer la note ? BP, Total, Exxon ? Quelle blague. Vous imaginez que vous aurez une retraite, qu’il y aura encore une sécurité sociale ? Avant de tous nous vaporiser, le RC va terminer de creuser le canyon entre ultra riches et tous les autres.
Pourtant, selon le dernier rapport du FMI, l’économie mondiale ne se porte pas si mal, grâce… à l’IA. Superbe narratif, encore et toujours. Quandil faisait 45 degrés à Nantes, Jeff Bezos donnait une conférence pour expliquer que la jeunesse n’a jamais eu autant d’opportunités que maintenant de se faire des couilles en or, et que c’était une époque formidable pour être jeune. Il n’a pas dû lire les rapports sur l’anxiété de la jeunesse : Au Québec par exemple, le nombre de jeunes souffrant d’anxiété a doublé entre 2010 et 2024, s’établissant à 20%.
Ces jeunes qui s’en font trop devraient écouter ce bon vieux Jeff, le marchand de petits pois le plus célèbre de l’Histoire. Il l’affirme, l’IA va tous nous sauver, c’est le messie ! Sauf que, selon l’ONU :
Un rapport publié mercredi par l’Institut de l’Université des Nations unies pour l’eau, l’environnement et la santé (UNU-INWEH), réalisé en collaboration avec le gouvernement du Canada, met en lumière à quel point l’intelligence artificielle (IA), telle qu’elle est développée actuellement, est incompatible avec les limites de la planète.
Le rapport, intitulé
Coût environnemental de la consommation d’énergie de l’IA : empreintes carbone, hydrique et terrestre, constitueun appel à rendre visibles les coûts environnementaux invisibles avant qu’ils deviennent ingérables, a écrit le professeur Kaveh Madani, directeur de l’UNU-INWEH et principal auteur du document.
encore et toujours, la réalité s’oppose au narratif imposé par un système en bout de course.
Ce qui m’a toujours rendu pessimiste concernant notre monde et notre espèce, ce n’est pas la bêtise, l’ignorance ou la malveillance passive de l’être humain : je suis-moi même souvent bête, je suis ignorant de trop de choses, et je suis parfois malveillant sans m’en rendre compte. Non, ce qui me rend pessimiste, c’est l’hypocrisie et l’aveuglement, que le RC met en lumière et qu’aucun narratif ne pourra dissimuler jusqu’au bout. Le pire, ce n’est pas d’avoir signé un pacte avec le diable : le pire, c’est de l’avoir signé sans l’avoir lu, ou d’avoir cru qu’on ne devrait pas payer un jour ou l’autre. Rien n’est gratuit, et en bout de ligne, quelqu’un finit toujours par payer. Comme le dit le journaliste de mon texte Pétrole Niveau Zéro, pour l’instant, ce sont surtout les ours polaires et les enfants de Kolwesi ; mais nous sommes les suivants sur la liste, et si le narratif a beaucoup de pouvoir, le principe de réalité reste notre maître absolu.
Mais alors, il n’y aurait pas de solution, aucun espoir ? C’est impensable. L’être humain ne peut pas fonctionner s’il n’y a plus rien à espérer. Personnellement, je suis certain d’une chose : aucun miracle, aucun gadget magique ne viendra à notre secours. Bien sûr, les avions, les voitures et la clim’ sont une partie du problème ; mais ils n’en sont pas la cause. Si nous voulons nous en sortir, nous n’avons pas le choix : il faut redémarrer le système. Se souvenir qu’en tant qu’espèce, nous faisons partie d’un tout, que nous ne sommes pas en dehors de la nature et du cycle de la vie. Nous en faisons partie, au même titre que les ours polaires, les arbres et le cardinal rouge (c’est le passereau qui illustre cet article ; il y en a un dans mon jardin).
Passer d’une logique de domination et d’exploitation à une logique de coopération. C’est uniquement ainsi qu’on s’en sortira.

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