Peu après avoir rédigé et publié mon article « Apocalypse climatique : tentative d’analyse d’un arc narratif », j’ai réalisé que le narratif en question avait déjà muté. On était partis de « Le réchauffement climatique n’existe pas », affirmation qui a tenu bon pendant plusieurs décennies, jusqu’à ce que même le plus saoul des piliers de bar se rende compte que quelque chose clochait, à « Le réchauffement climatique existe mais il est naturel », à « Il existe, les activités humains ont joué un rôle mais un miracle technologique va nous sauver », à une denière évolution que je juge beaucoup plus inquiétante, d’autant plus qu’elle est venue très vite : la recherche de bouc-émissaires.
Il suffit de lire la section commentaires des innombrables posts concernant le climat, ou plutôt son dérèglement et ses conséquences : canicules, sécheresses, incendies, réchauffement des mers et des océans, fonte des glaces, extinctions d’espèces animales et végétales, choc économique, anxiété (liste non exhaustive), pour voir se dessiner une énième mutation du narratif, destinée à sauvegarder à tout prix le système responsable de la situation catastrophique dans laquelle se trouve notre espèce. Plus c’est gros, plus ça passe. Comble de l’ironie, certains de ces posts ont été mis en ligne par des bots automatisés, difficile de dire dans quelle proportion. Voici donc plusieurs responsables désignés :
- Les ukrainien(ne)s
- Les immigré(e)s
- Les fumeurs
- Les écologistes
- Haarp et les chemtrails
- Les panneaux solaires
- Les woke
- La gauche
Petit florilège de screens pris aujourd’hui sur les RS (attention, ça pique les yeux).















Maintenant, je vous propose cette capture d’écran empruntée à Salomé Saqué. Il semble se dessiner une tendance sur l’influence de la presse d’extrême droite :

Est-ce qu’il existerait un lien entre cette campagne médiatique, les milliardaires aux commandes de ces médias qui s’enrichissent grâce au système responsable du désastre climatique, et cette armée de commentateurs agissant sur les réseaux sociaux ? Poser cette question, c’est y répondre. Quand on est capables à la fois d’aditionner 2 + 2 et de rester fidèle au principe que l’explication la plus simple est en général celle qui nécessite le moins de présuposés (le fameux rasoir d’Ockham), je vous suggère une exercice réflexif en comparant trois théories en cours aujourd’hui.
Théorie numéro 1 : Le réchauffement climatique existe. Non seulement il est d’origine humaine, mais il est coordonné par les puissants de la planète, avec l’appui des écologistes et de la gauche, pour permettre l’installation de panneaux solaires qui alimenteront des data centers afin de créer une super IA qui éliminera la majorité des humains, car l’être humain n’est plus nécessaire pour les maîtres du monde. (variante : la Covid a échoué dans ce plan diabolique).
Théorie numéro 2 : Le réchauffement climatique existe, mais il est largement surestimé et utilisé à des fins politiques par les écologistes et la gauche woke, qui oeuvrent en faveur du grand remplacement de l’occident chrétien par des hordes islamiques qui imposeront la charia et/ou par des hordes de transexuel(le)s vegans qui imposeront les toilettes mixtes et les espadrilles en chanvre. Oui, il y a des incendies, mais c’est à cause des pyromanes : mettons les pyromanes en taule et il n’y aura plus d’incendies. Oui, le monde va mal, mais c’est la faute des woke, de la gauche et des immigrés : Mettons-les en taule et à l’asile et ça ira mieux.
Théorie numéro 3 : Le réchauffement climatique existe, et il est dû à un système social et économique totalement déséquilibré, qui s’appuie sur l’exploitation sans limites de ressources naturelles limitées, au premier rang desquelles les énergies fossiles, et qui profite à une minorité de plus en plus riche, avec le soutien plus ou moins conscient d’une classe moyenne qui se sent de plus en plus abandonnée. Comme la grogne monte, le système déploie des mesures de défense avec un narratif de plus en plus agressif et violent, un repli sur soi réactionnaire et identitaire qui vise à restreindre peu à peu les libertés publiques.
Ce que je trouve rassurant, c’est qu’on semble au moins d’accord sur le fait que le réchauffement climatique existe bel et bien. C’est un début.
Je plaisante, mais ça n’a rien de sorcier, si l’on s’intéresse un minimum à l’histoire, de comprendre que les grands empires qui ont façonné le monde pendant des siècles se sont numérisés et utilisent maintenant la technologie pour asseoir leur domination. Il ne s’agit plus à proprement parler d’empires comme on l’entendait autrefois, aux frontières géographiques définies (à part la Russie, un peu Trump, parce qu’il admire Putin et voudrait faire comme lui, et la Chine avec Taiwan), mais d’empires dématérialisés, dans lesquels la politique se mélange avec les corporations, comme le décrit si justement Asma Mhalla. Un monde cyberpunk, en somme. Quand je parle de technologie dans ce cadre, je ne parle pas de Haarp (sujet que j’avais étudié lorsque j’écrivais mon roman Répliques, et que j’avais laissé tomber) ou de chemtrails, mais de l’utilisation massive de bots gérés par IA, et des algorythmes qui poussent massivement en avant le narratif de la théorie numéro 2. (Pour le coup, les datacenters de la théorie numéro 1 sont bien réels). On a bien vu, lors de l’élection de Donald Trump, que les CEO des GAFA étaient alignés au premier rang, les mains croisés comme des enfants sages en attente d’un bon point. Des cryptofascistes abreuvés de SF qui tournent eux-même en boucle sur leurs propres réseaux cloisonnés, accompagnés du marchand de petits pois le plus célèbre de l’Histoire (Oui, je parle de Bezos).
Ce n’est pas un hasard si l’homme le plus riche de ce monde totalement cinglé est lui-même fou à lier (« le grand gagnant de ce Monopoly abject », pour paraphraser Aurélien Barreau). Il semblerait en effet que Elon Musk se soit auto-radicalisé en passant la majeure partie de son temps hors du monde réel, sur son propre réseau social. Depuis qu’il a racheté X, il poste 55 tweets par jour, dont presque la moitié sont des messages politiques qui poussent au maximum la théorie d’extrême droite selon laquelle l’homme blanc hétérosexuel serait en danger de mort, menacé de toutes parts (par les immigrés, les filles aux cheveux bleus et Christopher Nolan).
La seule chose qui me fait sourire, à propos de cette farce morbide à laquelle on assiste, C’est que je peux repenser avec sérénité à mes années adolescentes. Quand la rage et la colère m’animaient, que je bouillonnais H24, que j’étais présent dans toutes les manifestations, bravant les lacrymos et esquivant les coups de poing des nervis du FN, pleurant d’incompréhension devant le désastre du monde à venir. Quand j’expliquais à mes potes teufeurs que ce n’était pas compatible de bouger en free party et de manger au Mc Do. Je peux repenser à tous ces adultes polis, respectueux de l’ordre établi, tellement sûrs d’eux et du système né des ruines de la Seconde Guerre mondiale, qui s’indignaient ou s’alarmaient de ce qu’ils appelaient mon pessimisme, ma noirceur, mon incapacité à saisir et comprendre le bonheur. Ce bonheur auquel j’avais l’obligation de souscrire, petit bourgeois né du bon côté de la barrière, qui n’avait aucune raison de se sentir mal et toutes les raisons pour se sentir bien. Je peux repenser avec ironie à ces regards hautains, à ces sourires crispés qui étaient autant de micro-agressions, à ce ras-le-bol exprimé concernant le contenu de mes écrits trop violents et trop sombres ; l’oeuvre d’un dément, assurément.
Oui, je souris, mais sans aucune joie, parce que depuis le début, j’avais raison et c’est douloureux : ce n’est pas moi qui suis fou. C’est ce monde dans lequel on nous a tous obligés à plonger tête la première au prétexte de la civilisation, du progrès, de l’obligation du bonheur et de la recherche de la perfection ; ce monde qui brûle parce qu’il n’était qu’un mensonge.

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