« Je voudrais travailler avec vous pour ouvrir la voie au Canada afin qu’il devienne le premier membre associé de l’Union européenne. »
Par ces quelques mots, la présidente de la commission Européenne, Ursula Van Der Leyen, a invité officiellement il y a quelques heures le Canada à devenir le premier membre associé de l’UE. Mais qu’est-ce que cela signifie exactement, pourquoi ce rapprochement, quelles en seraient les conséquences géopolitiques ? Je mets de côté mon article sur la préhistoire de l’Amérique du Nord pour faire le point sur ce sujet brûlant.
Que signifie devenir Membre associé ? En réalité, les termes de cet accord possible restent encore flous. En mai dernier, le chancelier Allemand Friedrich Merz avait poussé le dossier Ukrainien dans ce sens, sans succès. Il existe déjà plusieurs accords entre le Canada et l’UE, entre certaines provinces du Canada et plusieurs états membres. Par exemple, des accords spécifiques entre la France et le Québec, qui ne s’appliquent pas pour les autres partenaires (reconnaissances de diplôme, du permis de conduire, facilités d’accès à la sécurité sociale ou aux permis de travail, etc…) Au niveau global, le CETA / AECEG (Accord économique et commercial global) ouvre déjà le marchés et facilite les échanges économiques entre les deux partenaires, par exemple en supprimant les droits de douane, en harmonisant les pratiques et les normes, ou encore en donnant accès aux marchés publics. Problème, ce traité n’a pas encore été ratifié par l’ensemble des états membres et est appliqué seulement de manière partielle. (Pays qui n’ont pas encore ratifié : France, Belgique, Italie, Pologne, Irlande, Bulgarie, Chypre, Slovénie, Grèce, Hongrie)
https://www.tresor.economie.gouv.fr/Pays/CA/ceta
Ceci dit, on peut partir du principe que l’application complète du CETA va arriver, que ce n’est qu’une question de temps. Donc, que devenir Membre associé dépassera le cadre strictement commercial et économique. Que peut-on envisager ? Des partenariats stratégiques, probablement basés sur les besoins mutuels des deux partenaires et leurs points forts. Le Canada peut offrir de l’énergie, des matières premières, des minéraux rares, une expertise en IA et en technologies de pointe (aérospatiale). Il offre également un accès aux terres arctiques, dont la défense devient un enjeu crucial du fait de la fonte des glaces dûe au réchauffement climatique. L’UE, elle, offre sa puissance industrielle, son marché unique – plus grand que celui des USA – , une alliance de défense, une coopération vers la transition écologique, une mise en commun de moyens de cybersécurité, etc… On parle de visas ouverts qui permettraient à des citoyens Canadiens de venir travailler en UE, d’entreprises qui pourraient s’implémenter, d’échanges de technologies, de chercheurs et de savoir. Une question qui reste en suspens est le poids politique qu’obtiendrait, ou non, le Canada avec ce statut au sein de l’UE. La Norvège et la Suisse, par exemple, bénéficient d’accords économiques sans être membres, et de fait n’ont aucun pouvoir décisionnel ni droit de vote au parlement européen.
Le poids politique. L’UE est en crise et les démocraties occidentales sont menacées. Affaiblies par le viellissement de leurs populations, la hausse des dépenses publiques et de la dette, fragilisées par une croissance anémique et une défiance vis-à-vis des politiques migratoires, menacées par le réchauffement climatique, elles subissent en outre les assauts d’une guerre hybride menée par la Russie. Cette crise se traduit par un virage à droite toute dans l’échiquier politique. Ce sont les valeurs fondamentales de nos démocraties qui s’en trouvent menacées : l’état de droit, la liberté d’expression, les droits des femmes et des minorités, la justice, sont attaqués de plus en plus ouvertement (voir mon article Épidémie de peste brune). Or, le Canada a toujours été vu comme un bastion progressiste et un défenseur des valeurs démocratiques. Le discours de Ursula Van Der Leyen s’est précisément centré sur ce point :
Nous voyons le monde avec les mêmes yeux: de l’IA au changement climatique, de l’Arctique à la géopolitique. Et nous avons fait front commun sur l’Ukraine, la défense, les matières premières et les chaînes d’approvisionnement.[…] Nous partageons un océan, un ensemble de valeurs, une même vision du monde. Nous allons désormais construire ensemble notre avenir commun – merci d’être ici. »
Au-delà des considérations stratégiques, ce rapprochement se baserait donc sur un ensemble de valeurs communes et une vision du monde centrée sur l’état de droit, la justice sociale et la paix. Ce discours n’a rien d’anodin : il s’oppose directement et sans ambiguité aux harangues violentes de Trump, Vance, Orban ou Musk, cette internationale de l’extrême droite appuyée par des milliardaires, qui déroule ad nauseum son argumentaire identitaire et raciste. Mark Carney, le premier ministre du Canada, avait amorcé un mouvement de résistance lors du sommet de Davos en janvier 2026, en appelant à un réquilibrage géopolitique qui passerait par l’union de ce qu’il avait appelé « Les puissances moyennes. » Ce rééquilibrage vient peut-être d’être officialisé.
La défense. Il s’agit d’un point capital. Le Canada se reposait sur son voisin US pour assurer sa défense, ce qui a prêté le flanc aux critiques de Trump. Il faut dire que l’armée Canadienne était vieillissante, mal équipée et manquait de personnel. Pourtant, le Canada est un membre important de l’OTAN, assure une présence continue en Europe de l’Est (2200 soldats Canadiens sont postés en Lettonie), sa spécialisation en guerre arctique et la haute qualité de ses forces spéciales en fait un membre essentiel de la défense au Nord. (Pour rappel, l’armée Canadienne a participé aux conflits en Irak et en Afghanistan et sa contribution aux deux guerres mondiales fut importante). Comme de nombreux autres pays, le budget de la défense a été revu à la hausse pour atteindre 2% du PIB, avec un objectif à 5% pour 2035. De très nombreux investissements ont été lancés : Systèmes de missiles HIMARS, modernisation des véhicules blindés terrestres, de l’aviation (le Canada avait passé commande de 88 F-35 dont 17 payés avant la crise Trumpiste, et a depuis entamé des négociations avec des constructeurs européens pour les appareils restants), de l’équipement et de l’armement des fantassins, achat de sous-marins (12 sous-marins spécialisés pour les mers arctiques construits par le groupe allemand ThyssenKrupp Marine Systems (TKMS), associé au norvégien Kongsberget), de destroyers (15 destroyers construits par la firme canadienne Irving Shipbuilding Inc. (Halifax, Nouvelle-Écosse), investissement dans la surveillance arctique… La question du partenariat avec l’UE sera donc très importante. Trump ne cesse de menacer de quitter l’OTAN. Avec ou sans les USA, cette organisation devrait de toute façon être repensée en profondeur. Au-delà, le Canada et les USA sont également membres du NORAD (depuis 1957), qui assure la défense de l’Amérique du Nord. Imaginons un scénario dans lequel le Canada se déplacerait plutôt sous le parapluie nucléaire Français. Ce mouvement acterait la fin probable du Norad. Le coup serait désastreux pour les USA, qui perdraient la quasi-totalité de leur accès à l’arctique, alors que l’Europe s’y renforcerait fortement. Si l’idée peut sembler improbable, voire farfelue, elle chemine depuis la prise de position de Trump et l’acharnement avec lequel son gouvernement s’en prend à ses anciens alliés, transformés peu à peu en adversaires. De fait, le Canada n’a pas beaucoup d’options : n’ayant pas les moyens de s’isoler, le pays est contraint à trouver de nouveaux partenaires. L’UE constitue un choix évident, pour les raisons citées plus haut. (Sans oublier que l’UE n’a pas d’accès au pacifique, contrairement au Canada).
Les relations avec les USA. C’est bien entendu la raison principale pour laquelle ce rapprochement historique est envisagé. N’ayant de cesse de menacer le Canada, poussé par une vision impérialiste et guerrière venue du 19ème siècle, Trump a déclenché une guerre économique qui oblige le Canada à réagir. Quasiment aucun Canadien ne souhaite que le pays devienne le 51ème état des USA. Fermement attachés à leur indépendance et à leurs valeurs de solidarité et de démocratie, les Canadiens cherchent de nouveaux partenaires fiables, qui partagent une vision commune et qui vont dans le même sens. Il serait illusoire pour le Canada de se détacher en totalité des USA d’un point de vue économique, ne serait-ce que pour des raisons géographiques. De toute façon, le vent politique va tourner un jour ou l’autre aux USA et la parenthèse Trumpiste se refermera, avec plus ou moins de dégâts. Il n’est donc pas question de rompre tout lien avec les USA. Mais par ce geste fort, tout aussi symbolique que stratégique, le Canada et l’UE viennent de déclencher ce qui pourrait être le premier pas vers une révolution géopolitique, une volonté afirmée de prendre enfin leurs destins en main, de résister à l’internationale de l’extrême droite, et de redonner des couleurs aux centaines de millions de citoyens libres et éclairés, qui assistent depuis l’arrivée de Trump à l’effondrement de leurs espoirs de voir se construire un monde plus juste, plus tolérant, porté vers l’avenir et qui prenne en compte les défis cruciaux auquels l’humanité est confrontée.
L’Australie réfléchit à la possibilité de devenir également membre associé. Autre signe qui ne trompe pas : l’Écosse, le Pays-de-Galle et l’Irlande du Nord ont demandé leur indépendance pour rejoindre l’UE, mécontents des conséquences du brexit.
« Nous sommes convaincus que l’avenir de nos nations se trouve au sein de l’Union européenne », affirment également ces responsables, considérant que le Brexit a « porté préjudice » à l’économie de leurs territoires.
Nous assistons peut-être bel et bien à un tournant historique.

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