Sylvain Boursier, paysan de Saint-Laurent-Du-Pont, Isère, a combattu pendant toute la Première Guerre mondiale. Après la guerre, il s’est occupé de sa ferme de Chartreuse, qu’il a modernisée avec les techniques d’agriculture les plus modernes de l’époque. Il était, selon ma grand-mère, un homme doux et aimant, qui lui avait construit une balançoire et qui veillait à ce que personne, dans sa famille, ne manque de rien. Lui et son épouse Rosine avaient l’habitude d’ouvrir leur porte aux vagabonds (les SDF de l’époque), de leur offrir un repas et une place dans la grange pour la nuit. Il était aussi un patriote et un homme de valeurs. Il refusa la capitulation de Pétain, et répondit à l’appel du Général De Gaulle. Il aida d’abord des jeunes (dont ses fils) à échapper au STO (Service du Travail Obligatoire). Il fut arrêté une première fois en 1943 pour « activités anti-Pétainistes » et emprisonné en Haute-Vienne, au camp de Saint-Paul-d’Eyjeaux. Il en ressortit après quelques mois et intensifia ses activités de résistance. Il accueillit des chefs de maquis de la Chartreuse, cacha des Juifs, des armes, des rations de nourriture destinées aux troupes des Forces Françaises de l’Intérieur. Le 06 juin 1944, les alliés débarquèrent en Normandie. Loin de capituler, la machine de guerre nazie intensifia sa répression. Et le 19 juin, la Division 157 de la Wehrmacht, sous les ordres de la Gestapo de Grenoble, dirigée par le SS Hans Hartung, encercla la ferme Boursier. Ils étaient très bien renseignés et cherchaient les armes. Ils ont pris Sylvain à part, et pendant 2 heures, ils l’ont tabassé, sous les yeux de ma grand-mère alors âgée de 16 ans, avant de l’emmener et d’incendier la grange. Ils voulaient brûler toute la ferme, mais une bonne sœur amie des Boursier et qui parlait allemand, parvient à les dissuader.

Sylvain ne savait pas que les allemands avaient auparavant arrêté son frère, le chanoine François Boursier. Lui aussi résistant, très actif, il fut emprisonné à Montluc avant d’être fusillé à Saint-Genis-Laval.

« Ils m’ont flagellé jusqu’au sang, ils m’ont plongé huit fois dans la baignoire… La victoire s’achète par la souffrance et par la mort. »

François reçut l’ordre national de la légion d’honneur avec le grade de chevalier, l’attribution de la feuille de lauriers d’argent par le Royaume Uni, et fut béatifié en 2019.

Sylvain, lui, disparut à jamais. On ne retrouva jamais son corps, et ma grand-mère et sa maman passèrent leur vie à se questionner sur son sort. À sa retraite, mon père entama des recherches et fit de nombreuses découvertes. Des prisonniers avaient vu Sylvain dans les geôles de la Gestapo de Grenoble, et témoignèrent qu’il ne revint jamais d’une séance de « baignoire » faite par des miliciens. On suppose donc qu’il est mort sous la torture, noyé par des collabos Français aux ordres de la Gestapo.

Les recherches de mon père l’ont mis en contact avec un chercheur Danois spécialiste des crimes nazis, avec un journaliste Norvégien, et avec un policier Allemand. Ensemble, ils ont remonté la trace de Hans Hartung, le chef de la Gestapo de Grenoble. Hartung avait échappé à la justice, et avait même repris ses activités de policier à Essen, en Allemagne, avant de bénéficier de sa retraite et de mourir paisiblement. Le travail de recherche de mon père a aboutit à un livre, que je l’ai aidé à mettre en page et à corriger. Il a bénéficié aussi d’un article en première page du journal le Dauphiné libéré, ce qui me permet d’en parler librement.

Mon arrière-grand-père Sylvain Boursier, membre des Forces Françaises de l’Intérieur, a reçu la Croix de guerre, la médaille de la résistance et la médaille militaire. Il est reconnu Mort pour la France.

On dit souvent de mes textes qu’ils sont « énervés ». Que ce sont des « cris de colère ». Que j’ai « de la rage ». Je dois avouer que ces commentaires, bien qu’exprimés avec bienveillance, m’ont souvent blessé. Ils m’ont donné l’impression d’être un excité incontrôlable, et que si j’étais une femme, on m’aurait traitée « d’hystérique ». J’ai bien senti aussi que ça lassait certaines personnes, qui s’en foutent un peu et auraient aimé vivre sans se prendre la tête. Dans le fond, je ne suis pas tellement différent. J’aspire à la paix et au calme, je n’ai toujours rêvé que de me sentir détendu, peinard. En même temps, qui ne voudrait pas de ça ? J’ai culpabilisé pendant longtemps de ne pas y parvenir, lorsque tout conspirait à ce que je me complaise dans la satisfaction d’une vie sans heurts. Après tout, j’avais tiré le ticket gagnant à la grande loterie de la vie : je suis né blanc, d’une famille aimante et plutôt aisée, dans un pays riche, j’avais donc tout pour moi. Je me suis en prime révélé hétérosexuel, je suis même devenu chauve à quarante ans. Je n’ai donc jamais manqué de rien, jamais eu faim, froid, je n’ai jamais craint d’être discriminé. J’aurais pu faire une école de commerce, regarder CNews et investir dans les cryptomonnaies. Dieu merci, je n’ai pas suivi ce chemin.

J’ai manifesté contre le Front National dès que j’ai eu 16 ans, me faisant secouer par leur service d’ordre et bouffant les lacrymos de la police qui nous dispersait. À l’époque, c’était encore le père Jean-Marie, terroriste de l’OAS, qui tenait le parti. Il faisait 6% aux présidentielles, mais on militait pour l’interdiction du FN. Je ne tente pas de me faire passer pour un justicier vertueux : Je vis avec mes innombrables contradictions, j’essaie de faire ce qui me paraît juste, et parfois je n’y parviens pas. Bref, je me suis souvent demandé pourquoi je parlais politique quand d’autres s’en foutaient, pourquoi l’existence du FN me faisait enrager quand d’autres mettaient en avant la nécessaire pluralité des opinions. On m’a traité d’extrémiste plus d’une fois. Je ne m’étais jamais dit que cette haine viscérale envers l’extrême droite aurait pu venir de ces matinées lors desquelles ma grand-mère parlait de son papa Sylvain. Il a fallu que mon père se lance dans un minutieux travail de recherche à propos de son grand-père, que je l’aide dans le travail éditorial du livre qu’il allait en tirer, pour que je prenne la pleine mesure du poids de notre histoire familiale. On a parfois du mal à distinguer ce qui se trouve devant nous. On cherche à l’horizon ce qui est sous notre nez. Mais tout est devenu très clair dès que j’ai pris conscience de ce traumatisme transgénérationnel et de ce qu’il véhiculait.

Je ne peux pas supporter ce qui se passe actuellement dans mon pays de naissance. Je ne peux pas supporter ce courant négationniste, xénophobe, antisémite, islamophobe, qui est porté aujourd’hui par d’innombrables médias et par certains partis politiques, en premier lieu desquels le Front National. Il peut bien changer le F pour le R, nous connaissons sa vraie histoire. Le Front National fut fondé par des SS, et sa nature n’a jamais changé. Nous, descendants de résistant.es et de patriotes, n’oublierons jamais ce que représente le Front National.

Ne vous faites pas avoir par ces mensonges déversés sur les réseaux sociaux et dans certains médias, ces ignobles réécritures de l’Histoire qui veulent vous faire croire que l’extrême droite était la gauche, que Hitler était de gauche, que Kevin T. le tueur raciste de Trappes, était de gauche, que De Gaulle aurait soutenu le RN, que les résistants d’aujourd’hui seraient ces néo-nazis identitaires qui pullulent : Non, ces groupes identitaires sont du côté de la France de Pétain et Vichy, ce sont les ennemis de la liberté, de la tolérance et de la fraternité, de tout ce que la République Française porte d’admirable. La croix de Lorraine est pour les résistants comme Sylvain et François Boursier, certainement pas pour ceux qui soutiennent leurs bourreaux.

Notre civilisation est à la croisée des chemins. Alors qu’on devrait se soucier du réchauffement climatique et de ses dégâts, des inégalités socio-économiques qui creusent des fossés de plus en plus larges dans nos sociétés, des sociopathes sans scrupules ni morale se lancent dans des guerres impérialistes d’un autre âge. Nous sommes déjà en guerre, et ne pas choisir, c’est choisir le pire. Vous qui lisez ces lignes, vous avez le choix : vous en foutre et subir, ou bien agir, à votre échelle. Peu importe qui vous êtes, quel est votre rayonnement, vous pouvez forcément faire quelque chose pour pousser en avant un monde pus juste, plus solidaire, plus lumineux, un monde qui aurait autre chose à proposer que du désespoir, des guerres, des catastrophes. Il n’y a pas besoin de grandes actions : des petits gestes suffisent, s’ils se répètent suffisamment. Investissez la vie politique, dialoguez quand vous le pouvez, militez sur les réseaux sociaux, refusez de fermer les yeux. Devenez vous aussi un emmerdeur, un enragé, une hystérique. Écrivez des textes porteurs de sens. Souvenez-vous du sacrifice que tant d’hommes et de femmes ont fait pour que nous vivions en paix et pour de nombreuses années, débarrassés du spectre fasciste. Nous avons une dette.

Siamo Tutti Antifascisti, No Pasaran, redeviendront nos cris de ralliement.

Résistez, résistez, résistez, encore et toujours.

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« On se prend ce texte comme une grosse claque salutaire, par un auteur qui vient de connaître un beau succès avec l’adaptation réussie en BD (par Lloyd Chéry et Amaury Bündgen) de sa nouvelle Vertigéo que je vous conseille également. »

Gernidin, Babelio, à propos de Pétrole Niveau Zéro