(image d’illustration de JD Crowe | jdcrowe@al.com)
« Papa, est-ce que tu as déjà vu des gens mourir ? »
Mon fils a sept ans et sa question m’a pris au dépourvu. Non qu’elle soit étonnante en soi. Venant d’un enfant de cet âge, elle n’a rien d’anormale. Les enfants se questionnent sur la mort, sur la vie, sur la réalité de l’existence. La question m’a pris au dépourvu parce qu’elle venait de nulle part, alors que mon fiston jouait aux petites voitures, et que je ne m’y attendais pas.
Avant d’avoir le temps de répondre, une quantité de flashs m’ont traversé l’esprit. Je me suis revu, debout face à un écran de surveillance qui n’affichait plus que des traits plats et des alarmes rouges. Je me suis revu garder le doigt appuyé sur le bouton OFF d’un respirateur, d’une pompe intraveineuse, d’une machine de dialyse, après que le médecin de garde ait constaté le décès du patient. Je me suis revu observer ce visage blême, froid, éteint, ces yeux vitreux où plus rien ne brillait. J’ai entendu les pleurs et parfois les cris, ou ces murmures glissés à l’oreille sourde par une femme ou une fille aimante. J’ai repensé à cette ancienne collègue, en larmes, dont le papa venait de mourir et qui m’avait dit : « C’est tellement dur, quand on est de l’autre côté ! »
« Oui, ai-je répondu à mon fiston après quelques instants. J’ai vu des gens mourir. J’en ai vu beaucoup. »
Et avant que je ne puisse retenir les mots, j’ai ajouté :
« J’en ai peut-être vu trop. »
Mon fils m’a regardé sans rien dire et a repris sa course de voitures miniatures, mimant le bruit des moteurs, considérant qu’il avait obtenu une réponse satisfaisante.
Moi par contre, je suis resté pensif. Combien en avais-je vu, au cours de ma carrière hospitalière en soins critiques ? Très franchement, aucune idée. Plusieurs dizaines, c’est sûr. Une centaine ? Je ne sais pas. Ce n’est pas important. Je ne me rappelle pas de la plupart de ces morts, et tant mieux. Ils sont en paix, je l’espère, je leur souhaite. Ce dont je me rappelle surtout, c’est que certains semblaient paisibles, comme si leur départ était naturel, dans l’ordre des choses, alors que d’autres avaient quitté notre monde avec fracas, en gardant les stigmates d’une bataille effroyable. Le corps gonflé par l’œdème, le visage tuméfié comme celui d’un boxeur, la peau tendue, craquelée, jaune, trouée par nos cathéters et nos tuyaux. On faisait ce qu’on pouvait pour les rendre présentables mais enfin, c’était compliqué de cacher la terrible épreuve qu’ils avaient subie.
On m’a parfois demandé quel était le taux de décès des patients infectés par la Covid 19 en réanimation. Il s’était établi autour des 35%. Ce chiffre ne signifie rien pour le grand public. On m’a parfois répondu, avec une pointe d’étonnement : « Ah bon, c’est pas tant que ça, finalement. »
Le taux habituel de décès en réanimation se situe en-dessous de 15%, voire se rapproche de 10%. Pendant la Covid, on s’était donc rendus à plus du double. C’est énorme. Mais ce n’est pas le pire. Le pire, c’est ce que les chiffres ne disent pas. Les chiffres ne parlent pas du long combat que menaient les patients touchés par le virus. Leur état s’améliorait une heure, puis se dégradait brutalement l’heure suivante. On laissait certains patients le soir conscients, presque souriants, avec une suppléance en oxygène en baisse, pour les retrouver sous ventilateur le lendemain matin, couchés sur le ventre (tehcnique utilisée pour améliorer la ventilation dans el cas les plus graves), un pied dans la tombe. Des patients en hypoxémie, comme s’ils se promenaient au sommet de l’Everest, qui restaient un mois, deux mois ou plus en isolement strict dans leur chambre à pression négative, et qui regardaient passer devant la fenêtre de leur box des brancards et des sacs en plastique dont la forme ne laissait que peu de place à l’imagination.
35% de morts, c’est épouvantable, une hécatombe. Pour le personnel soignant, c’est épuisant, déprimant. Ce chiffre ne transcrit pas les séquelles physiques, neurologiques, psychologiques, de ceux et celles qui survivent. Car on parle de survie, pas de vie. La vie mettra longtemps à revenir, si on occulte les complications, le corps fragilisé, atrophié, le syndrome de stress post traumatique inéluctable qui s’ensuit. Ce chiffre ne parle pas des efforts insensés que toute une équipe doit déployer heure par heure, juste pour garder quelqu’un à peu près en vie, en transpirant sous les combinaisons et les masques étanches. Ce chiffre ne dit rien de l’amertumne, du désarroi, parfois de la colère, qui touche les soignants lorsqu’ils entendent que ce n’est rien de plus qu’une grippe, qu’on en fait trop pour un petit virus pas bien méchant. En 2019, l’espérance de vie mondiale était de 73,4 ans. Elle avait chuté à 71,5 ans en 2021. L’OMS vient seulement d’annoncer qu’elle était remontée au niveau pré-pandémique.
Ce que ce chiffre masque également, ce sont les incroyables progrès technologiques des services de réanimation. Il y a vingt ans, lorsque j’ai débuté ma carrière, les respirateurs n’étaient même pas équipés d’écrans digitaux, mais de simples rangées de led lumineuses. Les réglages disponibles étaient minimes. Entre chaque patient, il fallait ouvrir le capot du ventilateur, changer la carte électronique et stériliser certaines pièces. Pour régler la FIO2 (le taux d’oxygène insufflé par la machine), on devait tourner un pas de vis avec ce qu’on avait sous la main – en général, un capuchon de stylo.
Aujourd’hui, les respirateurs sont équipés d’écrans LCD et de capteurs qui mesurent les paramètres ventilatoires du patient, et qui permettent aux médecins d’imaginer toutes les thérapies possibles. La même révolution technologique a touché les machines de dialyse ou de suppléance cardiaque. Le résultat est que les malades ont de bien meilleures chances de survie qu’il y a dix ans. Si la pandémie de Covid 19 nous avait frappés en 2000 plutôt qu’en 2020, on aurait certinement été bien au-delà des 35% de décès.
Mais il y a un prix à payer à ces progrès, forcément. C’est celui de l’acharnement thérapeutique, ou obstination déraisonnable. La médecine de réanimation a atteint un tel point d’efficacité qu’on serait virtuellement en mesure de garder certains patients en état de survie indéfiniment, ou presque (passé le stade critique). Mais les effets secondaires et / ou indésirables sont parfois si délétères que le soignant en vient à se demander si tous ces efforts et ces coûts ont vraiment un sens. Est-ce qu’on agit encore dans l’intérêt du patient ? Est-ce que ce n’est pas plutôt pour éviter d’éventuels procès ou problèmes avec les familles, ou par refus de voir l’évidence, à savoir que tout a échoué ?
Ces questions-là me semblent essentielles, et j’ai le sentiment qu’elles ont été mises en surbrillance par la pandémie, mais soigneusement ignorées par tout le monde. Pourtant, il faudra bien se pencher dessus un jour ou l’autre, et de préférence avant qu’une autre pandémie ne se déclenche.
J’ai remisé ces questions soigneusement, je les ai enfermées à double tour dans un coffre-fort au fond de moi-même, avec tout ce qui me semble trop douloureux, et j’ai fait une course de petites voitures avec mon fils. Parce qu’il ne faut jamais oublier qu’avant d’être mort, on est vivant et que la vie est souvent belle.
Ce texte est inédit.
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