Ce matin, le Québec s’est réveillé avec un nouveau gouvernement, après une soirée riche en enseignements. C’est la formule polie qu’on utilise quand on ne veut pas péter une coche comme au lendemain de chaque élection.

On n’a pas appris grand-chose, en réalité. Abstention à plus de 30%. Les villes et les jeunes ont tendance à voter à gauche. Les vieux et les campagnes ont tendance à voter à droite. Les thèmes de l’extrême droite font gagner des voix. Les autochtones sont invisibilisés. Le mode de scrutin n’est pas représentatif des votes exprimés. C’est schématique et réducteur, mais en gros, c’est quand même pas mal ça.

Autre élément peu surprenant, une scission profonde sépare Montréal et le reste de la province, au point que certains plaisantins ont suggéré que Tiohtià:ke demande son indépendance. Franchement, si vous me proposez la création d’une cité-état et un rapprochement avec New York qui suivrait le même chemin, j’y réfléchirais sérieusement. Les séparatistes nationalistes du PQ adorent clamer que « Le Canada ne serait rien sans le Québec, mais le Québec existerait sans le Canada ». Personnellement, je pense que c’est une affirmation osée. Et je suis certain d’une chose, c’est que le Québec n’existerait pas sans Montréal. La réalité, c’est que ma ville chérie pèse presque 55% du PIB du Québec. Or, le vote de Montréal est clair : il s’est exprimé fermement contre le parti conservateur (des cinglés pro Trump, adeptes du gaz de schiste, qui pensent que les vaccins tuent les enfants) , et contre le parti Québécois.

Le parti Québécois s’adresse d’abord aux gens qui se sentent dépossédés, grand remplacés, et qui voient des prières de rue sur les réseaux sociaux. (ça ne les dérange pas d’avoir grand-remplacé les autochtones puisque « c’était il y a longtemps, ciboire »). À l’image de leur propagandiste en chef Matthieu Bock-Côté, un immigré embauché par Bolloré qui milite contre l’immigration, ils ne sont pas à une contradiction près. Certains se croient même encore de gauche, parce qu’ils n’ont pas fait gaffe que leur parti a totalement dévissé depuis René Levesque.

Le patron du Parti Québécois, Saint-Pierre-Plamodon (PSPP), n’est pas aussi timbré qu’un Zemmour, il ne faut pas exagérer, mais il joue avec une ligne dangereuse, celle du populisme identitaire et nationaliste. Il a ainsi accordé en 2026 une interview d’une heure au journal Rebel news, que tous les autres partis boycottent en raison de sa diffusion constante de désinformation orientée (il a bien sûr été défendu par Bock-Côté qui s’est empressé de fustiger la cancel culture de la gauche). Sa campagne basée en grande partie sur le péril de l’immigration, qui reprenait beaucoup des éléments de langage de l’extrême droite mondiale, était malvenue quand peu de temps auparavant, les habitants de la ville de Shawinigan avaient eu le déplaisir de se réveiller avec des suprémacistes blancs sous leurs fenêtres.

Comme d’habitude avec les partis populistes, la plupart des projets de leur programme sont irréalisables. Je vais me contenter de vous parler de 2 d’entre eux, parce qu’ils me touchent de près.

  1. Moins d’immigration et une sorte de préférence nationale. Tous les patrons, les soignants, les enseignants, le savent : Le Québec ne peut pas fonctionner sans immigrés. C’est juste impossible. Ce n’est pas l’incitation fiscale à procréer (une des mesures du programme du PQ…) qui va y changer quoi que ce soit. Il faut des soignants pour aider les femmes à acoucher, des pédiatres pour assurer le suivi des enfants, des enseignants pour les instruire, des patrons pour les embaucher et les former. À l’image de Georgia Méloni en Italie, PSSP sera donc contraint de faire machine arrière sur sa principale promesse électorale. Mais le ton xénophobe de sa campagne électorale aggrave la stigmatisation et le rejet d’une partie importante de la population, et ce ne sera pas sans conséquences. Je connais plusieurs personnes francophones qui ont déjà pris la décision de partir s’installer en Ontario. Qui pourrait les blâmer ? Si on ne veut pas d’eux, pourquoi resteraient-ils ?
  2. PSSP a annoncé que 200 médecins supplémentaires seront diplômés chaque année dans chaque fac de médecine. On touche à mon coeur de métier et autant vous dire que quand je lis de pareilles inpeties, je lève les yeux au ciel. Les cohortes de médecine ont déjà augmenté de presque 50% sur les 7 dernières années, alors que le système de santé ne tient qu’à un fil et se trouve à deux doigts d’exploser. Former un médecin nécessite du temps, des ressources, des instructeurs et des terrains de stage. Or, les universités manquent de budget (les étudiants étrangers sont devenus indésirables, alors que c’est ceux qui rapportaient le plus…), de locaux, de formateurs. Les terrains de stage ne sont pas assez nombreux. Les médecins ne sont pas en nombre suffisant pour encadrer des étudiants et les former. Ajoutons qu’un médecin qui enseigne n’est pas en train de soigner un patient. Mais en plus, PSSP voudrait faire tout cela en abaissant les seuils migratoires, alors que l’immigration du Québec est ciblée sur les besoins, donc en bonne partie sur les métiers de la santé. Pour en rajouter une couche, PSPP veut supprimer Santé Québec, le système créé par la CAQ pour gérer le réseau de la santé, qui a coûté cher et qui commence seulement à fonctionner. Je ne connais pas assez les méandres de cette bureaucratie certes infernale, pour me pronnoncer sur ce sujet ; c’est peut-être bien de la remettre en question. Mais je sais que quand ton patient a une côte cassée, un pneumothorax et qu’il a des difficultés à respirer, tu ne vas t’occuper de lui en même temps que tu repeins les murs de sa chambre et que tu répares l’électricité du couloir.

En conclusion, le Québec suit le même chemin que le reste du monde, une route sombre et peu engageante, qui glisse de manière prononcée vers la droite extrême. La division se fait de plus en plus nette entre les villes et le reste. Le PQ a gagné, mais au final il n’a obtenu que 28% des voix, donc sans majorité absolue. Dans l’histoire des élections du Québec, aucun parti n’avait remporté une élection avec moins de 30%. Le parti conservateur, lui, est passé de 0 à 19 députés, et c’est sans doute la plus mauvaise nouvelle de la soirée.

On se consolera avec l’idée que PSSP est opposé au gaz de schiste. C’est au moins ça, c’est vrai, mais il faudra voir s’il ne va pas retourner sa veste. Avec des professionnels de la politique, on peut s’attendre à tout, et surtout au pire. Dans son programme figure d’ailleurs le retrait du projet de TGV Québec-Montréal-Toronto. Oui, faudrait pas avoir envie de se rapprocher de nos voisins de l’Ontario, oulà là. Tant pis au passage pour les francophones qui vivent là-bas !

À présent, nos regards vont se tourner vers le Brésil, puis vers les mid-terms aux USA, avant de terminer avec le bouquet final d’un torrent de boue : la présidentielle Française en mai 2027. Si vous avez envie de fermer les yeux ou d’hiberner, je peux le comprendre.

Laisser un commentaire

Dernier avis de lecteur

« On se prend ce texte comme une grosse claque salutaire, par un auteur qui vient de connaître un beau succès avec l’adaptation réussie en BD (par Lloyd Chéry et Amaury Bündgen) de sa nouvelle Vertigéo que je vous conseille également. »

Gernidin, Babelio, à propos de Pétrole Niveau Zéro